Anciens contre Modernes sur France Culture
Les Matins de France Culture de ce matin étaient intéressants à plus d’un égard pour quiconque se sent concerné ou attiré par la blogosphère. Blogs : Versac, Maître Eolas, Zaki Laïdi
était l’occasion de confronter plusieurs opinions qui reflétaient parfaitement, à mon sens, la querelle des Anciens et des Modernes.
Anciens
D’un côté, Alain-Gérard Slama était dans son rôle de chroniqueur exaspérant, traçant au couteau son portrait des blogs. La liste des mots-clé incluait narcissisme
, Big Brother
, diffamation
, impunité
. So nineties! Cette chronique aurait pu être diffusée en 1993 au sujet des premières homepages de Geocities, sans perte sèche de validité.
Ce qui est intéressant, dans cette chronique, c’est le contraste établi avec l’article de presse : dans les propres termes d’Alain-Gérard Slama, il est plus courageux, plus responsable. Au fond, il est indépassable, c’était également l’avis des Anciens concernant la littérature antique, qu’il fallait se contenter de suivre dans un mimétisme admiratif.
Zaki Laïdi, fondateur de Telos-eu, est le versant pratique de cette opinion. Son initiative est fondée sur le modèle de Project Syndicate, un agrégat d’op/eds régulièrement achetés par des journaux comme Les Échos. En somme, Internet fait office d’ampli-op
, produisant un effet multiplicateur sur la diffusion des textes grâce à l’amélioration de leur accessibilité (gratuité, syndication, ubiquité).
Cette logique se prolonge dans l’absence de commentaires sur Telos-eu. Le modèle de publication est asymétrique, ou vertical pour ceux qui se sentent plus à l’aise avec une représentation spatiale : initialement, les lecteurs ne sont pas supposés produire de réactions dignes de publication.
Critique : il s’agit de faire du vieux avec du neuf. Zaki Laïdi pense avoir monté une plate-forme d’expression pour experts apolitiques : c’est un très vieux rêve de technocrate, mieux assumé par d’autres. Nicolas Demorand le remarque au cours de l’émission en citant un contre-exemple : Pascal Lamy (Maître Eolas le rappelle). Estimer que l’on peut isoler l’un de l’autre, le savant du politique, est une illusion bachelardo-passerono-wébérienne battue en brèche par Bruno Latour, par Pierre Favre, par Lakatos, par Habermas. La République des Idées réalise, dans cette perspective, un travail similaire mais plus volumineux en termes de contenu, et peut-être mieux assumé.
Modernes
D’entrée de jeu, il faut en citer quelques-uns. Dans le monde anglophone, je retiens deux initiatives, plus une. Le rassemblement d’universitaires, Crooked Timber, est le meilleur exemple que je connaisse. Un autre rassemblement d’universitaires a été chapeauté par un grand quotidien : Comment is Free, surnommé le Guardian Blog
. La troisième est une étoile montante, qui m’a passionné jusqu’à présent : Cato Unbound.
En France, il faut citer Lieu Commun, regroupement ad hoc et hétéroclite de blogs influents et à peu près alignés en termes d’opinions politiques ; on peut citer Publius, qui a fait son temps ; et même si j’ai plus de mal à me reconnaître dans les thèmes abordés et les opinions livrées, il y a aussi Débat 2007, auquel participe Versac.
Alain-Gérard Slama a parlé de courrier des lecteurs non filtré
: l’image est, à mon avis, excellente, pour qualifier le principe du commentaire sur un blog. Même si plusieurs auteurs (dont moi) pratiquent des comment policies un peu plus restrictives, c’est peu ou prou l’idée de départ. Pour autant…
Critique : en amont, il ne faut pas croire que La Distinction disparaît : les auteurs de Crooked Timber se retrouvent aussi sur Comment is Free (endogénéité), et des statistiques récentes indiquent que beaucoup d’entre eux sont passés par Oxbridge (reproduction sociale). On pourrait établir les biographies des auteurs de Lieu Commun établir un constat analogue : un fort capital éducatif de base décuplé par le capital social bâti en ligne. J’irais même jusqu’à désigner les plate-formes de publication comme un type de ségrégation supplémentaire : le skyblog est à lui seul le triptyque hip-hop × survêt’ × baskets
du blog. Ceci dit, l’ascenseur social est indéniablement de meilleure qualité sur les modèles de publication Modernes que sur les Anciens.
Observations
Ce conflit démontre, je pense, l’absence de culture française du think tank, tout en la construisant lentement et en y injectant une très forte dose de scientisme français : les Matthew Yglesias francophones sont normaliens ou polytechniciens…
… Ce qui n’est pas du tout pour me déplaire, mais qui illustre quand même la réplication, certes à moindre échelle, de la dynamique de construction des élites politiques : les personnes prééminentes sont inévitablement sélectionnées sur un critère socioculturel éducatif discriminant (la caricature étant la relation entre l’École Nationale d’Administration et l’exécutif, la réalité correspondant plus à la sélection des individus siégeant dans les chambres basses en Europe : les députés portés par leurs circonscriptions sont aussi des notables professeurs d’université, avocats, médecins, notaires).
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Excellente note. Le parallèle est évidémment bien trouvé avec la querelle des Anciens et des Modernes. Je me demande si ce genre de querelle n’est pas un trait caractéristique de notre culture française qui a toujours fonctionné selon l’idée du renversement de l’ordre établi. Dans le cinéma par exemple, la Nouvelle Vague venait détruire les monopoles d’un cinéma et d’une critique qu’ils jugeaient bcp trop codifiés et normés. Idem dans la littérature avec le Nouveau roman.
Sinon, j’adore cette petite pique : .
Vous noterez qu’en pratique, en France, il faut être fonctionnaire ou journaliste pour pouvoir prétendre être un intellectuel, notamment pour se permettre des commentaires économiques, sociologiques ou politiques du moins, pour éviter le recours quasi-systématique à l’argument d’incompétence.
C’est très bon comme . J’ai cru comprendre que tu avais en permanence cette tentation de recourir aux outils de la science politique, quitte à rafistoler ou adapter des modèles préexistants, voire en inventer de tous nouveaux. Je m’étais juré de passer sur ce site et je n’ai pas été déçu, ayant cru au préalable que tu cherchais à défendre le maintien dans leur position des Anciens au nom (peut-être) d’une démarche finkielkrautienne. Il n’en est rien…
Bravo et merci de nous y avoir conviés.
J’ai retrouvé dans la critique de Slama une critique que j’aurais pu faire des forums de discussion, usenet et autres forum d’opinions en PHP. Avant de créer le site, SM et moi étions sur usenet (on a participé à la création de fr.soc.economie). Le résultat était franchement décevant. Usenet (hors discussions techniques, et encore…) est le réceptacle d’agités du bocal, de crétins aigris, et d’extrémistes fanatiques qui trouvent là l’occasion de spammer des opinions débiles et d’empêcher les gens sérieux de discuter. Les forums modérés ne fonctionnent pas mieux, soit ronronnant dans le conformisme, soit se trouvant envahis par les extrémistes (voir un machin comme forum politique par exemple). Les blogs sont une nouvelle tentative, qui fonctionne un peu mieux, parce que les gens se parlent de blog à blog, et que les commentaires sont éventuellement sous contrôle d’un seul blogueur. Je pense donc qu’il est possible de dépasser les problèmes redoutés par les “anciens”, mais qu’il ne faudrait pas sous couvert de modernité s’imaginer qu’on peut les éviter. Aux USA, les blogs contribuent certes au débat, mais aussi, à entretenir un étroit conformisme de camp, et au bout du compte à amplifier le radicalisme de l’opinion.
Je me suis toujours tenu à l’écart de Usenet pour les raisons que tu cites : pour citer Donna de The West Wing, .
Les blogs m’intéressent parce que, outre les commentaires qui conservent les réactions à chaud, on peut comme tu le signales, se répondre par blog interposé, un peu comme les cercles scientifiques ou littéraires avaient pris l’habitude de correspondre, par missives interposées.
Le débat est généralement plus posé, probablement plus conformiste. Mais les réponses sont plus complètes, et surtout, cela laisse une chance pour les changements d’opinion et les concessions, phénomène quasi absent de Usenet et des forums.
La vraie question n’est pas celle de la légitimité des blogs- débat déjà dépassé- mais leur influence. Elle est à mon avis très faible. Je reste donc lazarsfeldien dans l’âme et ce pour trois raisons :
A mon sens -je peux me tromper-, l’écrasante majorité des blogs intéressants sont tenus par des universitaires ou des journalistes. Ce sont d’immenses vitrines qui se substituent à de sombres bibliothèques. Je n’ai jamais rien lu de passionant ou même vaguement profond chez les autres (Versac et tout) et je me satisfais beaucoup mieux d’Eric Dupin. Reste l’exception minoritaire qui confirme la règle: ton site qui n’est ni un blog « d’expertise » ni un commentaire ennuyeux de l’actualité. C’est un blog de « curieux ».
Je n’ai pas tout compris. Mais j’ai une forte sensation de convenu, que j’ai ressentie à l’écoute de cette émission, et que je retrouve dans la “boite noire” et dans ses commentaires. L’histoire, certes n’est pas une discipline sérieuse, mais elle présente l’avantage du recul… Bien sûr qu’il existe en France une culture du “think tank” et de longue date : depuis les salons des Grandes Dames sous l’Ancien Régime, en passant par les clubs révolutionnaires, les Académies, les sociétés savantes et autres cercles de pensée… Les opinions n’ont guère cessé de s’entrechoquer depuis deux siècles, ce qu’aurait apprécié Benjamin Constant. Alors les blogs ? Ils relèvent souvent, de l’”action directe”; ce sont des sortes de dazibaos du XXIe siècle. Personnellement, j’y vois, au-delà, un bel exercice de pensée, un moyen de contrarier l’académisme, le manque de moyen des éditions scientifiques, la frilosité éditoriale. Les médias vont mal, c’est sûr, autant que la classe politique, quoique ce ne soit pas de la même manière, et pas exactement pour les mêmes raisons. Mais, presse et politique, dont on sait que la construction parlementaire, puis démocratique, les a étroitement liés : n’ont-ils pas aujourd’hui à faire face à autre chose, ne doivent-ils pas affronter un besoin de “démocratie directe” , d’hyperdémocratie, qui serait mal exprimé, ou exprimé différemment, ou acté tout simplement c’est-à-dire mis en oeuvre de manière brute avec le minimum d’accompagnement théorique ?
Le lieu commun actuel est d’imputer les maux du temps à la globalisation (nouvelle version de “l’étranger”), ou à “l’énarquisation”… (reprise vulgaire de la “distinction”). Et s’il y avait autre chose ? Quelque chose comme une demande induite par l’évolution technique, ces fameuses NTIC, j’entends la mise à disposition de tout un chacun, des moyens d’expression médiatiques jusqu’alors attribués à quelques-uns, professionnels, artistes et quelques autres ? Pierre Legendre a montré combien l’Europe occidentale avait été secouée par la “querelle de l’interprète”, née entre autres de l’expansion des savoirs et des méthodes du fait de l’imprimerie… Nous sommes, je crois, bien au-delà de la querelle des Anciens et des Modernes. Mais tout cela, vous le savez bien sûr, je n’en doute pas.
Je serais très curieux de vous lire plus en détail sur vos différents points, cependant je distinguerais aussi les clubs de réflexion des think tanks. Je ne pense que l’on puisse mettre l’Académie des Sciences Morales et Politiques dans le même sac que la Fabian Society : la première est probablement un joli oratoire, mais seule la seconde avance encore des policy recommendations (même de manière assez souterraine par les liens avec la London School of Economics). La première ne fait plus de politique, la seconde si : Guizot s’en mordrait certainement les doigts.
Le think tank, pour reprendre vos guillemets, fait de la , généralement des listes de réformes à entreprendre immédiatement. Je ne vois ça nulle part, même dans les cercles de réflexion les plus accolés aux partis politiques (Fondapol, par exemple). Ce qui se rapproche le plus du think tank en France est, à mon sens, le Conseil d’Analyse Économique ! Et aussi d’autres collèges d’économistes (de la santé par exemple). Étrangement, les travaux de séminaire de l’ÉNA – ceux, sur les inégalités, de la promotion 2003 par exemple – ressemblent également de près à des travaux de think tank.
Merci beaucoup en tout cas pour cette excellente critique aussi pointue qu’enrichissante, je vous invite à la compléter si vous en avez le temps.
En France,le plus actif des think thanks (au sens précis de “préconisateur de politiques publiques” est l’Institut Montaigne,dirigé par le journaliste Philippe Manière(qui n’est pas pour autant un homme d’influence). Cela dit,on peut considérer en effet que le Conseil d’analyse économique est en fait le plus précieux et le plus efficient des think tanks,étant accolé au Prince dés sa naîssance. La Fondapol (créée par Jérome Monod en 2003)est une vague tentative des Chiraquiens de sauver sur le tard l’idée que “l’innovation est à droite” et s’était fidelisé une palette très étendue de grandes signatures (jusques et y compris classées à Gauche,comme Moniqu Canto-Sperber).Il fallait en être mais on voit bien qu’il n’y a pas de lendemain,que plus personne n’en parle et que c’est devenu simplement la planque de recasement de Francis Mer,à qui on a refusé EDF. Il existe 110 think-tanks en Europe,au sens du Center For The New Europe (lui-même un think tanks libéral basé à Bruxelles et qui organise des “rencontres avec des parlementaires”).Selon leur classement,la France en hébergerait 6 dont la Fondapol,l’Institut Montaigne,l’Institut Turgot…tous indépendants de l’administration centrale et par définition financés sur fonds privés…