Recherche en politique : trois dimensions d’analyse
Comment la recherche rencontre-t-elle la politique ? Dans la note suivante, je propose trois manières d’envisager cette question, selon comment l’on choisit de qualifier le chercheur et son rôle dans le processus de transaction qui prend place entre recherche et politique. Jusqu’à preuve du contraire, les dimensions d’étude proposées ne sont pas mutuellement exclusives et peuvent donc être combinées en une seule grille d’analyse.
En simplifiant, la première dimension considère le chercheur comme homo oeconomicus, la seconde comme agent communiquant ; la dernière l’observe pour finir comme animal politique (zoon politikon).
Buste de Louis Pasteur. Photo : Nathalie Maynor, Institut Pasteur, Paris.
- Premièrement, la recherche est une activité économique, dont les agents (universitaires) sont sensibles à des mécanismes de marché, et qui se procure ses fonds en partie auprès des autorités publiques. Dès lors, le chercheur est un capitaliste scientifique qui doit développer des compétences de capitaliste. La première qualité du chercheur placé dans une situation où l’obtention de fonds décidera de la survie ou de la mort de ses recherches est alors la persuasion :
You have to remember that this is representative government, and I’m sent here to exercise my best judgment on the important issues of the day. So if you want me to exercise my best judgment, then you have to prove to me that it has some public benefit besides a bunch of Ph.D.s sitting in a laboratory coming up with something that they can publish that no one can understand.
Plusieurs courants d’analyse ont affiné ce portrait du chercheur contemporain. En sociologie, on peut consulter les ouvrages de Bruno Latour, en particulier le passage de Science in Action où Latour décortique la lettre de Pasteur, et le numéro spécial des Actes de la Recherche en Sciences Sociales (ARSS) consacré aux économies de la recherche.Explaining Science to Power: Make It Simple, Make It Pay
, Science, 314(5803), 1228-1229 (24 November 2006). - Ensuite, parce que ses résultats ne sont destinés à devenir des politiques ni en théorie ni en pratique, la recherche est une activité soumise à des processus de traduction (Michel Callon) ou de transcodage (Pierre Lascoumes) lorsqu’elle passe dans l’espace public. On pourrait appeler ce prisme le political understanding of science, en référence au public understandings of science, à ceci près que la sphère politique produit des distorsions supplémentaires, ou au moins en rend certaines prégnantes, comme celles liées aux intérêts immédiats des politiciens eux-mêmes :
The government often hides behind a figleaf of scientific respectability when spinning unpalatable or controversial policies to make them acceptable to voters, according to a report by MPs critical of the way science is used in policy. The parliamentary science and technology select committee said that scientific evidence was often misused or distorted to justify policy decisions which were really based on ideological or social grounds. The report, the culmination of a nine-month inquiry, calls for a
radical re-engineering
of the way the government uses science.Abuse of the term ‘evidence based’… is a form of fraud which corrupts the whole use of science in government,
said Evan Harris, the Liberal Democrats’ science spokesman and a member of the committee.It’s critical that the currency of an evidence base is not devalued by false claims.
The investigation highlighted several examples of misuse of science, including a witness who told the MPs that his work on crime statistics had been twisted by the Home Office to give the best possible spin. James Randerson,MPs accuse ministers of twisting science for political purposes
, The Guardian, 8 November 2006. - La dernière dimension envisagée est celle de la recherche comme milieu de socialisation, de participation, voire d’organisation politique. Le mouvement
Sauvons la Recherche
(SLR) est une ilustration de cette dimension, mais il y en a d’autres, comme l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) :Jacques Chirac’s two terms of office have seen an overall decline in French science, and an unprecedented level of disharmony between scientists and the government. The administration has shown a disregard for science and a penchant for attempting to implement change without consultation, and has made deep cuts in science budgets and jobs. But given the likelihood of an improved climate after the presidential election, there are signs that France may be ready to modernize its research system. To its credit, the Chirac administration has created some of the tools that could enable change. In particular, it has set up a National Research Agency (ANR) to distribute research funds on the basis of grant proposals, creating greater competition than previously existed, when funds were largely distributed to laboratories directly. Researchers seem to have now accepted the principle of the shift to this more Anglo-Saxon dual system of labs and competitive funds. But they remain deeply sceptical of the agency itself, which to many looks like an arm of government destined to centralize control over research, lacking the scientific autonomy and authority of, say, the US National Science Foundation. This scepticism has some basis, and given the government’s general neglect of science, it is unsurprising that the scientific community has not fully accepted the new agency.
French science after Chirac
, Nature 444(718), 401 (23 November 2006).
J’ai illustré ces trois grilles d’analyse par des exemples récents pour montrer leur vitalité, et je doute que l’on puisse délibérément ignorer l’une ou l’autre si l’on se consacre à l’étude des interactions recherche-politique. À titre d’exemple, l’excellente synthèse d’Acronym Required sur la situation britannique en combine au moins deux.
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Intéressante classification, en effet. J’imagine que tu inclus dans la deuxième catégorie du political understanding of science le scientifique comme expert, servant souvent de déterminant ou d’alibi des décisions politiques — ce que J.-M. Lévy-Leblond nomme le “privilège d’extra-territorialité politique”. Il me semble qu’avec ce vocable, Lévy-Leblond souligne le fait que ces traductions (et donc leurs “distorsions”) sont autant l’oeuvre des politiques que des chercheurs eux-mêmes, qui y trouvent aussi un intérêt et une légitimation (ou sinon Allègre ne ferait pas de la politique déguisée en science !)…
Attention au petit risque de confusion entre analyse de l’économie de la science et analyse économiciste de la science. Cela n’a rien n’a voir, et peut même être franchement contradictoire. En particulier, le dernier numéro des Actes relève du premier registre, sûrement pas du second. Les auteurs seraient surpris d’apprendre qu’ils appuient une position commune à celle de Latour !
En passant, et pour avoir une idée de cette dernière position plus rapidement qu’en se coltinant les 630 pages de la science en action, on peut lire Latour, B., 1984, , Fundamenta Scientiæ, 4 (3-4), p.301-327.
Je reviendrai peut-être sur le reste du billet un peu plus tard, mais là je suis vraiment sur le feu…
Bien cordialement,
EL
Oui, c’est vrai que dans la dimension de l’action publique du chercheur, on peut comprendre aussi bien ce que fait le chercheur pour avoir du financement, que ce qu’il apporte à la société, si une nouvelle technologie émerge de ses recherches par exemple. Je ne suis pas sûr que tu aies pris ce deuxième point en compte.
EL : tu as parfaitement raison, cette collusion est très artificielle. Je ne suis pas sûr que mes deux sources s’opposent, ne répondant pas aux mêmes questions (Latour parle surtout du chercheur ou de son équipe, le numéro d’ARSS était consacré à l’économie de la recherche, soit le collectif total des chercheurs). J’admets volontiers que leur fusion dans un même axe de recherche manque de cohérence théorique. Juste en passant, je ne trouve pas le texte qque tu cites : en as-tu une copie électronique ?
Matthieu : je pense que je tiens compte des deux aspects en citant Latour. Sa conférence à l’INRA sur le métier de chercheur montre que la profession s’appuie sur un triple travail capitaliste : persuasion des pairs, des financeurs, et du grand public.
Prends un exemple : l’échographie 3D. Cette technologie n’a strictement aucun intérêt médical à l’heure actuelle (je le tiens d’un médecin), les échographies 2D sont plus lisibles et moins problématiques pour diagnostiquer. Mais le grand public la réclame à présent, car Philips l’a efficacement vendue/marketée dans une campagne publicitaire de grande ampleur.
Je suis très critique, intérieurement, du travail de Latour, et plusieurs de ses textes me laissent très perplexe (exemple), mais sa vision du métier de chercheur traduit très sensiblement la réalité, à mon sens. Je le recommande à tous, il est concis et disponible aux Éditions de l’INRA (qui a récemment publié Dominique Pestre sur l’argent dans la science, dans un registre analogue).
Bonsoir,
Intéressante tentative typologique. J’ai juste une remarque : cherchez-vous à cerner les zones de friction entre science et politique du seul point de vue de la science (de la recherche) ou bien aussi du point de vue de la politique ? Si la science va rejoindre la politique par les trois chemins que vous avez dessinés, il est aussi vrai que la politique va tenter de trouver la science dans un mouvement qui n’est peut-être pas symétrique mais au moins analogue.
Je pense – sans avoir de référence particulière en tête – au cas de la “science économique” considérée comme un principe (scientifique) de réalité qui encadrerait l’action politique mais que la politique se serait donnée à elle-même.
Autre ligne (complémentaire) de complément de la typologie : la science du politique, les en du CEVIPOF, notamment et qu’épingle, par exemple, Annie Collovald dans Le un dangereux contresens (Éd. du Croquant)…
Réponse courte : oui, je tiens compte du mouvement inverse que vous décrivez (axe 2). En simplifiant, il y a un mouvement et un mouvement dans l’interaction science-politique. Les deux mouvements étant simultanés, je ne pense pas pouvoir dire si, en général, c’est l’offre scientifique qui a créé la demande (politique) ou l’inverse.
On peut peut-être examiner des cas précis, la mobilisation de l’économie néoclassique par les gouvernements d’Amérique latine par exemple. Mais ça me semble quand même casse-gueule : l’échange entre les Chicago Boys et les universitaires américains était mutuel et non contraint.
Par rapport à la (peut-être parlez-vous des auxquelles s’intéresse la socio-histoire), même réponse : l’axe 2 tient compte des échanges entre recherche et politique dans les deux sens.
Je n’ai pas lu le livre d’Annie Collovald. Je sais que son profil est caractéristique d’une catégorie d’universitaires engagés aux conclusions parfois un peu rapides (j’ai quelques exemples en tête). Mon présupposé s’arrête là.
Je reviens déjà sur mon commentaire précédent, un peu rapide à la relecture. Les rapprochements des mots “recherche” et “économie” peut renvoyer à trois sortes de discours :
Pour en venir ensuite au fond du billet, quelques petites remarques.
Déjà, sur le premier point, la question du financement est évidemment fondamentale pour l’analyse de l’articulation du politique et de la recherche, mais comme je l’écrivais dans mon premier commentaire je ne suis pas certain que cela soit en rapport direct avec le fait que la recherche soit une activité économique. Au contraire, des auteurs comme Slaughter et Leslie, qui analysent l’émergence d’un nouveau , ou Etzkowitz et Leydesdorff, qui placent les et leur nouvel ethos au coeur de leur théorie de la triple hélice, associent cette nouvelle figure du chercheur capitaliste au retrait de l’État et de ces financements. Si les chercheurs deviennent des , c’est parce les fonds publics fondent comme neige au soleil. A l’époque de leur abondance les chercheurs disposaient d’une certaine liberté. Cette liberté est même au coeur des politiques de recherche d’après-guerre, mise en place par exemple par un Vannevar Bush aux Etats-Unis, et qui dans son fameux rapport insiste sur la nécessité de cette autonomie. Cette situation à considérablement changée depuis une trentaine d’années, ce qui m’amène à ma seconde remarque.
Car l’idée que la recherche serait découplée de la politique, et qu’il faudrait en conséquence des mécanismes de traduction (1), est historiquement située. Au contraire, la recherche fut institutionalisée sur la base de son utilité pour la nation, en partie à partir des idées d’un Descartes ou – surtout – d’un Bacon. Et les travaux des Académies étaient en relation directe avec la demande politique. Nous sommes peut-être en train de revenir à cette première forme de recherche (voir par exemple l’installation de la nouvelle agence d’évaluation, aux ordres du ministère, ou la politique de Bush aux Etats-Unis). Ce qui rendrait en effet tout à fait essentielle une meilleure compréhension de cette political understanding of science. Mais peut-être pas tout à fait dans le sens donné donné à ce terme.
Il faudra alors aussi, et ce sera ma dernière remarque, s’attacher à mieux saisir l’implication des scientifiques dans le débat politique, mais aussi l’implication des citoyens non-scientifiques dans les débats scientifiques. C’est en effet de là que les chercheurs, dans ce nouveau (et ancien ?) contexte, pourront trouver la légitimité de leur pratique. Il est en fait devenu assez difficile de penser l’articulation du politique et de la recherche sans penser dans le même temps l’articulation de la recherche et des sphères sociétales, mais aussi économiques. C’est tout l’intérêt d’une théorie comme celle de la triple hélice (qui néglige cependant le volet sociétal, et qui reste assez brouillonne).
(1) En passant, le terme traduction est utilisé dans ce billet dans un sens voisin de celui de vulgarisation, ce qui est tout de même assez éloigné du sens que donne Callon à ce mot.
P.S. : non, pas de version électronique du papier de Latour. Je crois me souvenir l’avoir photocopié au CSI, mais je n’en suis plus certain.
Re-merci, commentaire très utile, en particulier pour les rajouts constructifs sur la relation recherche-économie et pour le complément d’information sur l’histoire des relations État-recherche.
Très rapidement sur la triple hélice : je n’ai jamais été convaincu par cette théorie très trendy mais qui manque désespérément de fond. Typiquement, il est faux de considérer avec Etzkowitz et Leydesdorff que les fonds publics ne donnent pas déjà lieu à des mécanismes de concurrence féroce entre chercheurs, et ce avant même que la part du financement privé de la recherche dépasse le seuil du négligeable. L’origine du phénomène n’a jamais vraiment été évaluée : Etzkowitz et Leydesdorff estiment qu’il est attribuable à une diminution des crédits de recherche, alors que les dépenses per capita dans la recherche augmentent. Seulement, les fonds sont de plus en plus concentrés dans quelques mains, par effet d’une loi de monopole (éliassien si l’on tient à filer la métaphore guerrière capitaliste).
La de Callon n’est pas superposable à la vulgarisation, et il ne faut effectivement pas lire ma phrase en pensant à la vulgarisation (il vaut parfois mieux obscurcir ses travaux que les simplifier pour obtenir certains assentiments).
EL : Je ne crois pas que le terme soit abusif ici si on inclut l’expertise (cf. mon commentaire), expertise qui correspond bien à un intéressement puisqu’il s’agit (entre autres) de trouver des alliés dans le politique pour reconfigurer le champ scientifique et social (voir l’article de Dahan et Guillemot pour l’exemple du GIEC).
Fr. : Pour le texte de Latour , tu peux le retrouver dans le recueil (que je conseille) Petites leçons de sociologie des sciences (Le Seuil, ) !