Quelques traces de science politique américaine

by Fr. on June 9th, 2007

Quelques commentaires au sujet du papier d’Abadie, Diamond et Hainmueller qui vient de remporter le Gosnell Prize 2007 de la Society for Political Methodology (elle-même une section influente de l’APSA, American Association of Political Science) :

  • Du point de vue de la sociologie des sciences, ce papier montre plusieurs choses. D’une part, il permet de mesurer l’écart intra-disciplinaire qui existe entre les sciences politiques américaine et européenne. Aux USA, la méthodologie ou l’APD, American Political Development, sont des branches importantes de la discipline. À l’inverse, en France, la spécialité Méthodes à l’agrégation de science politique n’existe presque plus. Ces différences en termes de courants de spécialisation se doublent d’un clivage méthodologique encore plus profond : l’APD comme la méthodologie sont dominés par l’analyse quantitative. On peut dire avec confiance que moins de 3% des lecteurs de la RFSP, Revue française de science politique, comprendront le modèle mathématique proposé par Abadie, Diamond et Hainmueller. Ramené à la masse critique des politistes en France, cela représente selon mon meilleur pifomètre une dizaine de personnes tout au plus (je n’y figure pas, . On peut creuser un peu l’analyse, en se servant de quelques remarques de Bourdieu dans La cause de la science (cf. Autour de la Lune, vol. 3). La situation des sciences sociales les placent en concurrence avec des véridicteurs qui ne se soucient pas de la scientificité de leur discours. Certaines disciplines n’ont quasiment aucune stratégie face à ce problème : typiquement, dans une librairie standard, les politistes français (mettons, Alain Lancelot) sont rangés avec les journalistes politiques (mettons, Alain Duhamel), avec les sondeurs (mettons, Roland Cayrol) et avec les intellectuels (mettons, André Glucksmann). L’économie a une stratégie de différentiation plus agressive, liée au niveau moyen de compétence des dirigeants économiques, et liée aussi à son orthodoxie néo-classique, et une bonne partie de la science politique américaine tend à faire de même (alors même qu’historiquement, elle s’est dévelopée au contact des journalistes politiques et aux anciens staffers du Congrès). Les signes distinctifs sont les mêmes : des working papers en LaTeX de quarante pages, avec 50% de modélisation et 50% d’application au cas d’étude. La démarcation et la barrière à l’entrée sont assez nettes, au point d’exclure une très large part des politistes français, et européens par la même occasion, même si mon pifomètre m’indique que la modélisation a tout de même plus de succès en dehors de nos frontières. À titre d’exemple, et pour en revenir au papier, celui-ci propose de créer des modèles synthétiques appliquables aux états (Californie, ex-RFA) afin de contrôler l’effet des législations sur le prix des paquets de cigarettes. La méthodologie vise à réconcilier un objet de recherche social, où les conditions de l’expérimentation ne sont pas permises (on ne peut pas séparer la Californie en deux entités strictement identiques et introduire une loi dans l’une et se servir de l’autre comme groupe contrôle) ou alors coûtent très cher (là, aussi), avec justement la méthode expérimentale classique du groupe contrôle et du groupe d’intervention. Ça ne vous rappelle rien ? C’est exactement l’idées de la modélisation de l’effet des manuels scolaires dans le handout d’Esther Duflo (qui est citée pour une autre contribution dans le papier). Pour peaufiner le tout, les auteurs ont même prévu une réunification placebo de l’Allemagne en 1980 pour éliminer le facteur de l’explication.
  • En termes de représentation graphique de l’information, le papier présente un exemple intéressant de présentation d’une même information sous deux formes, avec une différence d’impact visuel très marqué : Abadie et al. 1 Abadie et al. 2
  • Bon, et puis il y a l’intérêt intrinsèque du papier pour la santé publique : selon, augmenter le prix des paquets de cigarette fait apparemment chuter la consommation, même dans une perspective de long terme. Les données épidémiologiques françaises sont plus fines : tout modèle a ses limites…

Ces quelques notes pour montrer comment on peut lire un papier sans le lire.

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5 Comments
  1. Jérémy permalink

    Merci François, très intéressant :)

  2. glouglou permalink

    Salut,

    Je finis actuellement un DEA d’économie et malgré ce que pourraient penser la plupart des contradicteurs de la modélisation en économie, l’économétrie est loin de se résumer à de bêtes modèles mathématiques et calculs de dérivées. J’ai même l’impression que les quelques normaliens venant de la voie AL – donc pas matheux à priori – ont apprécié les cours d’économétrie et leurs applications (ex: Éric Maurin).

    Pourquoi ? Parce que la majorité des études tentent de corriger des biais (endogénéité, sélectivité, etc) qui apparaissent dans quasiment tous les problèmes d’évaluation des politiques publiques. Les expériences controlées en sont un moyen, mais il en existe d’autres plus subtils ou plus fumeux. La problématique sous-jacente est toujours économique et politique.

    Un exemple d’étude célèbre est celle qui a été menée par Levitt sur l’élasticité du crime aux effectifs de police, qui illustre très bien le biais d’endogénéité: on affecte des policiers là où il y a beaucoup de criminels, aussi on ne peut rien dire de pertinent quand à l’outcome évalué (graphiquement : plus il y a de policiers plus il y aurait de criminels). La solution de Levitt est de s’intéresser à l’effet de variations exogènes des effectifs de police en se concentrant sur les augmentations décidées à la suite d’élections. C’est un exemple parmi bien d’autres.

    Autre exemple, les 35 heures. Comme sont les entreprises les plus productives qui sont passées les premières aux 35 heures, il n’est pas étonnant de conclure que les 35 heures n’ont pas eu d’effet sur la productivité sans analyser plus en profondeur.

    On peut trouver des tas d’autres exemples en économie du travail ou en économie publique, sur quasiment tous les sujets qui intéressent les politiques et figurent dans leurs programmes ! Évidemment il y a un coût d’entrée mais l’économétrie malgré son caractère austère a souvent des choses très pertinentes à dire.

    L’idée consécutive à la LOLF de suivre des indicateurs de résultats doit inclure ce mode de raisonnement : quels sont les biais, pourquoi l’observation ne coincide pas avec la réalité…

    L’idée centrale de l’évaluation des politiques publiques réside dans la formule suivante. Si Y est l’effet mesuré de la politique, on cherche à estimer un effet net, c’est à dire la différence de résultat entre ce que l’on a observé avec la mesure et ce que l’on aurait observé si la mesure n’avait pas été prise. Or on n’observe pas le contrefactuel à priori. L’utilité de l’économétrie peut être de l’estimer. Les papiers de Duflo illustrent très bien cette idée.

    Si l’on s’intéresse à l’effet d’une mesure, on se contrefout de savoir à la virgule près quelle est l’estimation du modèle, car on sait bien que la mesure est imprécise et soumise à des hypothèses de calcul. En revanche, on souhaite savoir si l’effet est significativement différent de zéro.

    Le risque est grand de se prendre pour Gad Elmaleh avec sa règle chez Ikea (Aaah j’ai le pouvoir de tout mesurer !), mais communiquer les intuitions de l’économétrie (qui peuvent être exprimées avec des termes simples, car ce qui se conçoit bien s’énonce clairement) aux politiques est certainement faisable.

    Voilà pourquoi je pense qu’il serait intéressant de former des cadres politiques capables de comprendre les intuitions des working papers comme tu dis.

    De la même manière qu’avoir fait des études de maths aide bizarrement à trouver des erreurs dans un tableau Excel qui n’utilise que des règles de trois, faire des statistiques peut permettre de mieux comprendre les problèmes politiques.

  3. Merci pour ce témoignage-avis très développé !

  4. Easton permalink

    Merci Monsieur de votre Blog. je viens de le dècouvrire. je suis chercheur doctorant en science po. je vous serais grès de bien vouloir me diriger sur tout ce qui interesse ma thèse intitulèe ” Le parti Marocain et la problèmatique de la communication politique”

  5. Et mes honoraires payables d’avance ?

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