Financer la recherche par le privé

by Fr. on October 31st, 2006

Le Monde daté du 28 octobre se posait de fausses questions : Université : des chaires financées par le privé ?. On y retrouve l’opinion apparemment iconoclaste de DSK sur le sujet :

Je ne vois pas pourquoi (les entreprises) ne pourraient pas faire des dons à des universités pour que des enseignements soient plus développés qu’ils ne l’étaient avant. Il faut arrêter ce cloisonnement stupide.

Ce cloisonnement stupide a une histoire : lorsque l’université veillait principalement à la reproduction de ses élites, tout jusitifiait alors que son financement soit en majeure partie tiré de fonds publics. Aujourd’hui, l’université est chargée d’assurer des formations professionnelles dont les entreprises seront les principales bénéficiaires.

Faut-il leur interdire d’investir dans la formation de leur futurs employés ? L’argument optimiste prévoit que l’afflux de ressources supplémentaires permettra à la recherche d’améliorer sa productivité. L’argument pessimiste prévoit un détournement majeur des intérêts scientifiques par le complexe militaro-industriel.

Personnellement, je pense que c’est sous-estimer le milieu de la recherche que de penser qu’il se laisserait manipuler aussi stupidement par l’obole des investisseurs privés. Après tout, le financement public vient aussi avec ses orientations scientifiques, et les chercheurs sont assez malins pour les détourner vers leurs objets de recherche lorsqu’ils le souhaitent. Voilà pour l’argument pessimiste et sa corruption massive de la science par le secteur privé : je pense que c’est une crainte légitime mais infondée.

Quant à l’argument optimiste, les chercheurs semblent d’accord avec l’idée qu’actuellement, c’est le manque de moyens qu’il faudrait corriger pour favoriser la recherche. Je ne suis pas convaincu, évidemment. C’est un peu trop simple de placer l’entière responsabilité des difficultés de la recherche sur ses financeurs, en particulier quand on a observé le gaspillage au jour le jour des ressources existantes (formations de plusieurs dizaines d’heures sur des logiciels en perte de vitesse, tâches répétitives mal automatisées, utilisation sous-effective des moyens de communication qui permettraient d’éviter des remboursements de frais de déplacement à trois chiffres, je ne ressens même pas le besoin d’exemplifier au-delà).

Je ne sais pas si quelqu’un a pris le temps de le faire (Christine Musselin probablement), mais le tableau des conflits du monde de la recherche ne sera pas complet tant que les chercheurs n’auront pas été parés des traits du groupe d’intérêt standard, avec ses alruismes et ses égoïsmes, ses critiques lucides et ses points aveugles, et ainsi de suite. Oui, Bruno Latour a portraitisé quelque chose d’analogue, mais pas au niveau de la collectivité des chercheurs.

Addendum : ne ratez pas le commentaire d’Enro qui augmente cette note de deux références très utiles. Sur la recherche et les interactions science/société, je l’ai déjà cité plusieurs fois, le blog d’Enro est une source à avoir sous la main.

Mise à jour, 1er novembre 2006 : deux textes publiés ces derniers jours doivent mentionnés en lien avec cette note. Il y a d’abord l’interview de la présidente du CNRS dans Les Échos d’aujourd’hui (cité en commentaire), et ce texte co-signé dans Le Monde d’aujourd’hui par le directeur d’HEC. Ce dernier semble avoir une meilleure idée que la présidente du CNRS de ce qu’il faudrait mettre en place pour aider la recherche française.

Mise à jour, 11 décembre 2006 : un nouvel article du Monde fait le point sur la nouvelle chaire innovation techno-industrielle du Collège de France.

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6 Comments
  1. les chercheurs sont assez malins pour les détourner [les financements] vers leurs objets de recherche lorsqu’ils le souhaitent

    Je suis entièrement d’accord avec cela, et je l’illustrais récemment avec l’argent de la recherche contre le cancer qui a permis de découvrir un mécanisme fondamental en biologie, l’ARNi, récemment nobelisé.

    Sinon, pour être complet, l’article du Monde a été aussi commenté chez Matthieu.

  2. A l’heure ou les propos de la présidente du CNRS elle-même mettent la recherche en danger, en sommes-nous encore à ce genre de questions ?

    Tant que le financement de la recherche par le privé ne s’assimile pas à un pilotage pur et dur, ca ne devrait pas poser de problèmes…

  3. L’interview des Échos montre bien, d’ailleurs, que le financement public vient avec ses propres pilotages. Un système de chaires d’entreprises, comme proposé dans l’article publié par Le Monde, est réalisable et pas particulièrement coûteux à installer.

    Exemple : la chaire santé de Sciences Po pourrait être copiée par certaines universités (je pense à l’Université Versailles Saint-Quentin, UVSQ, qui a des chercheurs de qualité dans ce domaine). Je sais que cette université te tient à coeur, Doc !

  4. Je passerai le message à la fac (ou plutot nan, je leur dirais rien, ca fait fayot :o )

    Reste a prendre en considération la méfiance de beaucoup de personnel du secteur public pour tout ce qui relève du privé. La peur du pilotage est amha légitime… Ceci étant dit, je ne suis a priori pas contre le fait que les entreprises investissent dans les filières, tant que ca ne revient pas a transformer la fac en école d’ingénieurs… Si les avantages immédiats sont une augmentation des budgets, donc une amélioration de la qualité des études, je signe.

    C’est une vision des choses qui est inéxorablement en train de se développer (en bien ou en mal), puisque (si je me souviens bien), un programme de ce type (ouverture vers le domaine privé et partenariat raisonné avec les entreprises) avait été soutenu par un des candidats à la présidence de l’Université du Val d’Essonne (les programmes sont peut-être encore sur le site).

    [Record du nombre de parenthèses par phrase battu.]

    De toute facon, c’est un système qui trouverait ses limites naturellement, puisque certains domaines ne se reconnaitraient pas (d’après moi). A moins que total ne veuille s’offrir une chaire d’écologie ?

  5. Doc : Transformer la fac en une école d’ingé ? Vous voulez dire, avoir les mêmes cours avec seulement 30 élèves par classe, des profs mieux payés, des TD et TP avec du matériel ? Effectivement, vision cauchemardesque. Plus sérieusement, vous pourriez préciser ?

    Pour le financement des discipline moins porteuses : le système américain, hybride, à savoir 5 ou 10% de chaque contrat avec Materials Science ou Chemical Engineering va aux départements de Math, de Philo ou d’Anthropologie, me semble bien pensé.

  6. Bof : il y a des études d’anthropologie qui valent bien dix études de chemical engineering. Ça ne peut pas fonctionner aux quotas. La seule méthode de jugement possible est l’excellence des projets.

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