Les petites choses utiles du mardi, vol. 90
Un volume de plus de petites choses utiles, publié en retard et placé sous les auspices de l’interdiction de fumer dans les lieux publics en Inde, une réforme qui sort des proportions auxquelles on est habitué en Europe : une population-cible d’un milliard de personnes, une amende supérieure au salaire quotidien.
Bouquins
L’actualité du livre politique est aux États-Unis, avec Larry Bartels et Douglas Massey. Côté bande dessinées, j’ai fini avant-hier soir la Théorie du grain de sable de Schuiten et Peeters. Dans les bouquins de gare, j’ai noté les divertissants témoignages de premiers ministres ramassés par Raphaëlle Bacqué (L’enfer de Matignon) et la leçon d’économie pour les (décideurs) nuls de Peyrelevade (Sarkozy, l’erreur historique).
Tiere
Mensch
Taser France joue et perd. Je comprends mal la polémique, surtout depuis l’avis du comité de l’ONU contre la torture. L’utilisation d’un pistolet à impulsion électrique est une forme de torture pouvant provoquer la mort, quelle partie de l’observation pose problème ?
Bukowski dans son meilleur rôle de brilliant detestable bastard :
how many good poets can you find at IBM or snoring under the sheets of a fifty-dollar whore? more good men have died for poetry than all your crooked battle-fields were worth; so if I fall drunk in a four-dollar room: you messed up your history — let me dawdle in mine.
Toujours actif : Kalai Elpides, la conscience bukowskienne du recrutement dans la recherche en SHS.
Enfin un vrai album de punk. Avec un vrai titre.
David Luskin sounds miserably poor and stupid, which is the best thing about this week [via].
Andrew Gelman nous dit le nécessaire :
the incumbent party can lose, but a 53-47 margin would be typical;
Yeeeees, c’est ma prédiction depuis plusieurs semaines ! Je m’explique. Mon premier pressentiment remonte à très longtemps (j’ai des facturettes de terrasses de café à Paris pour le prouver) : le candidat le plus riche et le plus économe gagne, or la campagne d’Obama était très bien dotée et apparemment assez bien menée. Ensuite, j’ai tranché sur le problème du vainqueur par un calcul non chiffré “état de l’économie × score du sortant”, qui donne Obama à cause de la crise financière (cause conjoncturelle) et de la guerre (cause quasi-structurelle, qui détermine en grande partie le score et la pente du score de Bush depuis 2001). Pour le chiffrage, j’ai choisi 53% au pifomètre, rationalisé post hoc par Andrew Gelman.
Les éditoriaux du New York Times et du Washington Post sont à étudier en détail. Le reste est chez Phersv.
Un vieil argument qu’on entend dans l’arrière-garde conservatrice de la recherche est que la valorisation est une activité… dévalorisante pour le savant (cette même arrière-garde est en règle générale faiblement productive et incapable d’ouvrir un blog sans assistance informatique). Sauf que certains prix Nobel d’économie ont un blog.
Le Clézio est grand, calme, sage et impliqué (par opposition à d’autres petits, idiots, agités et détachés du champ des réalités pratiques). La spéciale de France Culture a l’air intéressante.
En lisant ce texte sur la rationalité, je me suis rappelé mon étonnement face aux hypothèses d’arrière-plan de nombreux chercheurs, anglo-saxons ou continentaux, en ce qui concerne la rationalité des hommes politiques. La recherche est un prisme déformant qui place le chercheur au contact d’une masse d’information, chiffrée ou pas, et beaucoup de chercheurs pensent au métier politique à travers ce prisme, en s’imaginant que ces derniers sont exposés, par leurs conseillers techniques ou par les rapports du style de celui de Jacques Attali, à cette même information. Mais est-ce que, comme suggéré par un participant dans un séminaire axé sur les “3i“, l’information joue un rôle si prépondérant dans la formation des idées ?
En réalité, il me semble que l’hypothèse “en creux” des théories du policy learning est la suivante : si les décideurs politiques ont tant besoin d’apprendre, c’est parce que ce sont principalement des imbéciles, au sens propre du terme (IM becille, sans béquille). Les notes en deux pages rédigées sur le modèle des fiches de l’épreuve d’économie générale de l’ENA sont mémorisées de travers, si bien que “ces gens-là” (subtile référence à l’actualité musicale) n’ont qu’une vague idée de la réalité à laquelle ils doivent faire face et leurs outils pour la comprendre sont rudimentaires — voire inexistants dans le cas-limite de Xavier Darcos, l’imbécile quasi-idéal typique : si un prof de maternelle peut changer six couches, combien en faut-il pour en changer 35 000 ?
Un exemple plus sérieux. Ministre de l’Économie, Thierry Breton avait évoqué en son temps les “classes moyennes gagnant entre 2 000 et 3 000 euros“. Quelques personnes avisées (ceux qu’on appelle les proud members of the reality-based community outre-Atlantique, ou la factinista chez Stephen Colbert) avaient alors eu la présence d’esprit de se référer à la grille salariale française. Ces écarts de perception se reproduisent sans cesse, comme dans l’inquiétude des médias au sujet “des Français” disposant de plus de 70 000 euros en dépôt bancaire. Les épargnants à plus de 70 000 euros, combien de divisions ? Encore moins que les classes “moyennes” au-dessus de 2 000 euros… La perception ne fait pas tout : on trouve par exemple, chez Serge Paugam, une excellente analyse du langage de l’inadaptation sociale : les exclus d’aujourd’hui sont les “handicapés sociaux” d’avant René Lenoir.
Le terme choisi par Heclo pour parler du travail des décideurs était : to puzzle, ce qui signifie à la fois chercher à résoudre (et même si Pierre Favre a raison de rappeler que l’homme politique n’est pas conséquentialiste, la démarche du problem-solving a tout de même un sens dans la caractérisation de leur action) mais aussi surprendre, désarçonner par l’adoption d’une démarche ou d’un comportement troublant (synonymes proches : startling, baffling). Rappelons-nous donc toujours qu’il s’agit principalement d’imbéciles sous notre macroscope sociologique : la plupart d’entre eux sont agrégés de philosophie ou énarques, ce qui ne constitue pas une garantie de prise sur le réel. Imbéciles légitimes car mandatés, mais imbéciles quand même.
J’aime toujours lire Télérama. Les critiques sont acerbes et sans pitié lorsque c’est nécessaire, l’interview de Vincent Cassel excellente (le/la journaliste s’efface humblement derrière des questions pertinentes mais libres et ouvertes).
La revue Pouvoirs est en ligne, et en accès libre ! C’est une excellente nouvelle. Accès libre jusqu’au n°114 (j’ai les meilleurs lecteurs du monde). J’en profite pour rajouter que ses PDF sont lightweight (terme geek pour dire qu’ils sont légers et de bonne qualité ; comment ça c’est une critique en creux de Persée ?). Outre les chroniques de John Keeler, l’article de Jean-Claude Thoenig sur les grands corps est un bon point de départ. Cette revue est l’une des meilleures dont on dispose en France.
Mavericks [via] :
Patrice Bertin, sur France Info, défend le Sénat. Mes italiques : “Les sénateurs sont indépendants, ils ont accepté de réduire la durée de leur mandat, les rapports parlementaires rendus par les sénateurs sont bien supérieurs à ceux de l’Assemblée, la parité y est plus présente qu’à l’Assemblée.” Le journaliste conclut : “le Sénat n’a pas besoin d’une révolution mais d’une évolution”.
Le Sénat n’est absolument pas indépendant, sauf pour les constitutionnalistes étroits. Sur plusieurs projets de loi (comme lors de l’examen de la loi DADVSI), sa majorité a voté aveuglément selon les souhaits du gouvernement. Si quelques sénateurs se distinguent par la qualité de leur travail parlementaire, et après tout leur salaire justifie amplement leurs efforts, la plupart des sénateurs ne se donnent même pas la peine de pointer en séance. Son mode de scrutin est terriblement inique : il avantage un parti au lieu de favoriser la répartition géographique des élus. Son dysfonctionnement chronique (le Sénat a été prévu comme une chambre de freinage pour la chambre basse, or c’est une chambre d’enregistrement qui n’a même pas arrêté le texte sur les effets positifs de la colonisation) justifie à lui seul que l’on le raye de la Constitution.
Barack Obama va être élu, je persiste et signe. Les prévisions électorales américaines sont à présent publiées, et même si les modèles ont leurs défauts, l’état de l’économie devrait suffire à plomber le parti républicain.
Le compte-rendu du débat Biden/Palin par Oliver Burkeman est à la fois instructif et drôle :
Last week at the UN, “Henry Kissinger shared with me his passion for diplomacy,” she says, which for some reason I can’t quite put my finger on sounds very odd. Perhaps because of Henry Kissinger’s passion for carpet-bombing. [… ]
Biden reminds everyone of John McCain’s bizarre Spain gaffe. Bizarre Spain Gaffe might be quite a good name for a short-lived, overintellectual indie band, now I come to think of it. […]
If McCain died, Palin would bring “wisdom from Wasilla Main Street to Washington.” Sorry, but there’s really no distinction at this point between Palin and Tina Fey’s impersonation of Palin.
Biden a flanché en parlant de l’accident de voiture qui a décimé sa famille. Si c’est mis en scène, c’est très, très fort :
10.22pm: Talking of his children and the car accident that killed his wife and daughter, Biden chokes up. (This is extremely popular with CNN’s Ohio voters.)
Le Piraten Partei a découvert un système d’écoutes discrètes utilisé par le gouvernement pour suivre des conversations Skype, ce qui lui vaut une perquisition. Lentement mais sûrement, on découvre la capacité des réseaux de file-sharing à défendre certaines libertés fondamentales, comme la disponibilité des documents publics.
Gloria Orrigi évoque Marie-Claude Lorne :
Trop française pour le jeu de massacre des carrières philosophiques internationales, trop intelligente pour se contenter de la scène intellectuelle provinciale et auto-référentielle de son pays. Comme beaucoup parmi nous, à jouer ce jeu, on devient étrangers, marginaux partout.
Marie-Claude s’est jetée du pont Simone de Beauvoir seule, désespérée après la nouvelle que la titularisation à son poste de maître de conférences lui avait été déniée. Elle était déprimée, bien sûr, comme souvent le sont les gens qui font ce type de métier, car peut être c’est une vocation des esprits souffrants, ou parce qu’on devient facilement déprimés lorsqu’on est intelligents et méprisés. Et Marie-Claude était une femme intelligente et passionnée par les idées.
Accomplia n’a plus son autorisation de mise sur le marché. Et dire que j’ai failli participer aux essais cliniques…
Mensch, Technik
Un extrait du rapport Giazzi avec quelques commentaires :
La France compte 9 millions de blogs dont 2,5 millions de blogs actifs. Elle se classe ainsi au 4e rang mondial [ah, l'obsession du rang mondial…], après les États-Unis, la Chine et le Japon, et au premier rang mondial en nombre de blogs par internaute [cocorico !]. La version française de l’encyclopédie Wikipédia comprend plus de 680 000 articles et compte plus de 30 000 contributeurs réguliers [mais Pierre Assouline n'en pense pas moins]. Près de 2 millions de Français ont rejoint le réseau social Facebook. 10 millions de joueurs se retrouvent tous les soirs sur le jeu en ligne World of Warcraft [c'est sensé être une donnée française ? ça fait quand même un sixième de la population…].
On sent bien, dans le commentaire publié sur ARHV, le boundary-conflict féroce qui se prolonge à travers ce rapport entre professionnels et amateurs de l’information. Le journalisme peut recourir à deux stratégies dans ce conflit de juridiction : augmenter sa propre crédibilité en élevant ses standards de professionnalisme, ou dénigrer le travail des outsiders. La seconde stratégie a l’avantage de préserver l’organisation actuelle du champ.
Technik
À quoi ressemblaient les thèses de physique avant LaTeX ? La réponse en fichier PDF (indirect hat-tip: Tom).
Mes liens sont un peu partout : instapaper, delicious, et wordpress sous forme de blog, après une interruption. Les petites choses utiles du mardi sont rédigées avec instapaper ; les liens que je conserve pour référence passent dans delicious. J’ai aussi des bookmarks un peu partout — Internet est comme ça, périssable, dispersé.
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Génial pour Pouvoirs! Mais je crains de ne pas avoir tout compris. Quels sont les numéros en accès libre ? ou plutôt à partir de quand le sont-ils ?
Hum, j’ai cherché et trouvé. Gratuit jusqu’au n°114 d’avril 2005.
C’est rajouté, merci ! J’ai eu la flemme de chercher (Marin Dacos m’a repris sur l’autre blog à ce sujet d’ailleurs).
10 millions de joueurs de wow, c’est évidemment dans le monde, pas en France ^^
Je me doute bien ! Ça me fait toujours rigoler de voir des confusions pareilles.