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by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Sociologie en société : trouvez l’auteur

25 janvier 2007 · Science politique · Trouvez l'auteur

Quelques éléments de contexte pour identifier cet auteur. Les passages ci-dessous sont situés au début d’un ouvrage que celui-ci rédige à la fin des années soixante et publie en 1970. Électoralement parlant, la France vient de réagir à Mai 68 en conduisant George Pompidou à la présidence de la République (44% au premier tour, 58% au second), et en éliminant les partis de gauche du second tour de l’élection.

L’auteur exprime, en début d’ouvrage, son profond pessimisme vis-à-vis de la société française, capturée dans une espèce de carcan dont je ne peux rien dévoiler sans vous mettre directement sur la voie. L’auteur n’épargne pas non plus les contestataires qui ont demandé l’impossible, et qui sont descendus sur le pavé en se dotant d’un discours, le discours sociologique, sans bien en comprendre les règles de fonctionnement.

Comprenez donc qu’en début d’ouvrage, l’auteur tire dans le tas.

Voici son texte, qui n’épargne personne. Je le scinde en plusieurs parties afin d’insérer quelques commentaires.

Depuis dix ans au moins, dès qu’un journaliste ou un essayiste à la page veut évoquer la densité humaine d’une situation, il lui faut faire appel à des facteurs, un contexte, un arrière-plan, des forces sociologiques. (…) En effet, l’homme qui explique par le contexte sociologique ne donne pas une explication qui appellerait contestation, recherche et vérification, il suggère à celui qui le lit l’image d’une extraordinaire toile d’araignée de déterminismes rigoureux faisant tomber les dernières illusions de sa liberté.

Ce passage est intéressant parce que l’auteur prend clairement appui, pour lancer son argumentation, sur la renaissance de la pensée conservatrice, décrite à la perfection par Karl Mannheim dans son étude des styles de pensée. In a nutshell, Mannheim observe qu’en réaction au discours libérateur de l’Homme nouveau porté par la Révolution française, le romantisme allemand agrège un certain nombre de caractéristiques dans un style de pensée distinct, dit conservateur, où l’on trouve par exemple l’idée que nous sommes tous issus d’une matrice inamovible, et que l’espoir de s’en extirper est illusoire. Une grande partie de la sociologie dans lequel l’auteur est alors immergé est construite sur de tels axiomes, comme typiquement, la faillite structurelle des sociétés capitalistes (notez que, dans l’analyse de Mannheim, conservateur n’est pas un bord politique : le marxisme est interprétable comme un style de pensée conservateur, parce qu’il est déterministe par essence).

L’auteur continue :

Rien n’est plus faux que cette image. Les quelques douzaines de chercheurs qui se déclarent sociologues et les quelques centaines de formateurs et de praticiens divers qui mettent en oeuvre des techniques ou des méthodes inspirés de travaux de sociologie ou de psychologie sociale n’ont pas eu le moindre poids dans la conduite réelle des affaires. L’influence de la sociologie dans la formation des Français de demain reste dérisoire par rapport aux leçons de littérature et de philosophie des lycées et collèges. L’engouement récent des étudiants des facultés des Lettres pour la sociologie n’a pas du tout aidé à la diffusion de l’acquis de la sociologie scientifique et l’explosion de mai a compromis temporairement les timides progrès réalisés.

La critique de l’auteur se précise, et son enseignement principal a survécu aux années : le plus grand ennemi de l’esprit scientifique est le dogmatisme. Il faut décortiquer un peu sa pensée pour lui rendre honneur. Je ne pense pas que son propos soit de renier le droit au sociologue de se mêler des affaires de la Cité, je pense même que c’est l’inverse. Ce que l’auteur exige, c’est que le sociologue qui se présente comme tel sur la place publique ne s’engage pas sans s’assurer de la nature scientifique de son discours. Ce que l’auteur reproche donc à la sociologie de son époque, c’est d’être descendue battre le pavé et d’y être rentrée en collision avec d’autres sphères (intellectuelle, médiatique, politique) au point de se confondre avec elles. Dénaturée par sa perte de scientificité, la sociologie ne contribue plus à faire avancer la société, au contraire, elle participe à…

Trouvez l’auteur.

Mise à jour, 26 janvier 2007 : les extraits ci-dessus sont bien tirés de La société bloquée, de Michel Crozier, comme plusieurs commentateurs l’avaient trouvé. Le débat autour de Bourdieu/Aron est très intéressant ! Je trouve qu’il est difficile de s’imaginer ou de reconnaître la sociologie des années 1970 quand on a intégré l’enseignement supérieur dans les années 2000. Bravo à tous. Merci également pour votre indulgence vis-à-vis des quelques commentaires n’appelant aucune réponse.

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Référence : François, Sociologie en société : trouvez l’auteur, Boîte Noire, 25 janvier 2007.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/scpo/sociologie-en-societe-trouvez-lauteur/.

Discussion

19 commentaires :

Aron ?

aca, 25 janvier 2007

Oui, je suis très tenté par Aron aussi. Réflexion sur les événements de mai, peut-être ?

Mais si ça se trouve, c’est même dans l’introduction de Les étapes de la pensée sociologique mais je ne m’en souviens plus. Je me souviens qu’il y évoque des rencontres entre sociologues américains et russes qui devaient être assez rigolotes et qu’il développe le même type de critique, sauf erreur de ma part…

clic, 25 janvier 2007

Hum, je me suis trompé de décennie.

Bon, grâce à la bibliographie de Aron dans Wikipedia, je propose : D. l. c… h… d. s…

clic, 25 janvier 2007

Hum, je viens de comprendre que ta dernière phrase comportait un indice. Bon, du coup je me suis trompé.

Bon, elle participe à lldc, alors… si c’est bien Aron.

clic, 25 janvier 2007

Ce n’est pas Raymond Aron… Suspense !

François, 25 janvier 2007

Peut-être Boudon alors. Ca lui irait bien. Mais je ne vois pas le titre qui puisse correspondre à ta dernière phrase. Ca doit pas être lui non plus.

clic, 25 janvier 2007

Guy Debord ou Raoul Vaneigem ?

Enro, 25 janvier 2007

Michel Crozier ?

Xavier Molénat, 25 janvier 2007

… et la société bloquée ?

Xavier Molénat, 25 janvier 2007

Pour Crozier, j’y crois pas trop: la dernière phrase du premier paragraphe ne me semble pas Crozérienne : pour qu’il y ait des marges d’incertitudes, il faut bien que tout un tas de contraintes institutionnelles/organisationnelles existent…

Bon, maintenant, j’aurais l’air malin si c’est Crozier…

clic, 25 janvier 2007

Bourdieu évidemment.

Jérémy, 25 janvier 2007

Non en fait je sais pas trop. La première partie me semble pas proche de Bourdieu, par contre la seconde pourrait coller parfaitement. Mais je ne reconnais pas son écriture, alors je sais pas… Et je ne me souviens pas non plus avoir lu ça dans l’ouvrage posthume rassemblant ses “Interventions” dans le champ politique.

Mais je me dis que ça pourrait être lui justement parce que l’on ne s’attend pas à ce qu’il critique les sociologues et mai 68. Mais comme il le fait au nom de la sociologie scientifique, cela devient un peu plus crédible.

En tout cas, très bon choix, il donne à cogiter ;)

Jérémy, 25 janvier 2007

Et pour finir ta dernière phrase, je dirais:

Dénaturée par sa perte de scientificité, la sociologie ne contribue plus à faire avancer la société, au contraire, elle participe à… La Reproduction de La Misère du Monde. :D

(De plus, le fait que ce soit Bourdieu serait trés ironique ompte tenu de son implication dans les luttes sociales au tournant des années 90.)

Jérémy, 25 janvier 2007

Bourdieu, franchement je crois pas : question d’idéologie, de vocabulaire… Je ne crois pas que Bourdieu ait pu dire ça, et ait pu le dire comme ça.

Clic : Je ne vois pas la contradiction entre la phrase visée et la sociologie crozierienne. L’idée, c’est que la sociologie est souvent perçue comme une science mettant en évidence des déterminismes absolus, contraignant des individus qui ne disposent d’aucune marge de manœuvre. L’auteur que nous cherchons à identifier semble critiquer cette vision, ce qui aurait été cohérent de la part de Crozier, qui n’est ni un déterministe ni un individualiste méthodologique…

Xavier Molénat, 25 janvier 2007

Oui, je serais très étonné par Bourdieu, c’est pas son style: j’ai tout compris du premier coup ! C’est vrai, ceci dit, que ce serait amusant : Bourdieu dans un moment comme lui seul en est capable, viendrait rappeler qu’il est un scientifique incompris, pas du tout déterministe, que les littéraires lisent de travers et que c’est énervant tous ces gens qui le lisent de travers. Mais bon… le style ne plaide franchement pas pour lui.

Pour Crozier, oui, finalement, ça se tient, même si j’ai du mal à être tout à fait convaincu. L’image des toiles d’araignée me semblait pourtant coller à son analyse : cela me donne l’impression de champs de forces qui tirent dans différents sens et laissent peu de marge d’action. Mais le fait qu’il ajoute faite de déterminismes rigoureux fait que ma lecture n’était peut-être pas bonne.
En plus, il n’y avait pas des milliards de sociologues dans les années 60 et j’ai franchement pas trop d’idées…

clic, 25 janvier 2007

Crozier évidemment (La société bloquée) au sujet de réalité et fictions de la sociologie. Le seul texte écrit par Boudon sur 68 date de 1969 (La crise universitaire française: essai de diagnostic sociologique)… Quant à Bourdieu, il faudra attendre 1984 et Homo academicus pour une analyse bourdieusienne de 1968…

Cela est un clin d’oeil à Valentin dont je viens juste de recevoir le mail :)…

Stéphane, 25 janvier 2007

Crozier aussi d’après moi. Sauf si tu as piégé ton premier paragraphe : L’auteur exprime, en début d’ouvrage, son profond pessimisme vis-à-vis de la société française, capturée dans une espèce de carcan dont je ne peux rien dévoiler sans vous mettre directement sur la voie.

La critique des médiologues par Bourdieu est un peu plus tardive, mais elle reprend un peu les mêmes arguments, ce qui est un point intéressant. De plus il manque les jeux de mots pour que ce soit bien lui. Ça ne sonne pas Aron non plus.

kaem, 25 janvier 2007

Arf, toutes mes félicitations à Xavier Molénat. J’aurais mieux fait de me taire…

clic, 26 janvier 2007

Il n’y aucune honte à se planter : je serais moi-même très mauvais à mon propre jeu. Ces citations nous dépassent, feignons d’en être…

François, 26 janvier 2007

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