Sociologie en société : trouvez l’auteur
Quelques éléments de contexte pour identifier cet auteur. Les passages ci-dessous sont situés au début d’un ouvrage que celui-ci rédige à la fin des années soixante et publie en 1970. Électoralement parlant, la France vient de réagir à Mai 68 en conduisant George Pompidou à la présidence de la République (44% au premier tour, 58% au second), et en éliminant les partis de gauche du second tour de l’élection.
L’auteur exprime, en début d’ouvrage, son profond pessimisme vis-à-vis de la société française, capturée dans une espèce de carcan dont je ne peux rien dévoiler sans vous mettre directement sur la voie. L’auteur n’épargne pas non plus les contestataires qui ont demandé l’impossible, et qui sont descendus sur le pavé en se dotant d’un discours, le discours sociologique, sans bien en comprendre les règles de fonctionnement.
Comprenez donc qu’en début d’ouvrage, l’auteur tire dans le tas
.
Voici son texte, qui n’épargne personne. Je le scinde en plusieurs parties afin d’insérer quelques commentaires.
Depuis dix ans au moins, dès qu’un journaliste ou un essayiste à la page veut évoquer la
densité humained’une situation, il lui faut faire appel à des facteurs, un contexte, un arrière-plan, des forcessociologiques. (…) En effet, l’homme qui explique par lecontexte sociologiquene donne pas une explication qui appellerait contestation, recherche et vérification, il suggère à celui qui le lit l’image d’une extraordinaire toile d’araignée de déterminismes rigoureux faisant tomber les dernières illusions de sa liberté.
Ce passage est intéressant parce que l’auteur prend clairement appui, pour lancer son argumentation, sur la renaissance de la pensée conservatrice, décrite à la perfection par Karl Mannheim dans son étude des styles de pensée. In a nutshell, Mannheim observe qu’en réaction au discours libérateur de l’Homme nouveau porté par la Révolution française, le romantisme allemand agrège un certain nombre de caractéristiques dans un style de pensée distinct, dit conservateur
, où l’on trouve par exemple l’idée que nous sommes tous issus d’une matrice inamovible, et que l’espoir de s’en extirper est illusoire. Une grande partie de la sociologie dans lequel l’auteur est alors immergé est construite sur de tels axiomes, comme typiquement, la faillite structurelle des sociétés capitalistes (notez que, dans l’analyse de Mannheim, conservateur
n’est pas un bord politique : le marxisme est interprétable comme un style de pensée conservateur, parce qu’il est déterministe par essence).
L’auteur continue :
Rien n’est plus faux que cette image. Les quelques douzaines de chercheurs qui se déclarent
sociologueset les quelques centaines de formateurs et de praticiens divers qui mettent en oeuvre des techniques ou des méthodes inspirés de travaux de sociologie ou de psychologie sociale n’ont pas eu le moindre poids dans la conduite réelle des affaires. L’influence de la sociologie dans la formation des Français de demain reste dérisoire par rapport aux leçons de littérature et de philosophie des lycées et collèges. L’engouement récent des étudiants des facultés des Lettres pour la sociologie n’a pas du tout aidé à la diffusion de l’acquis de la sociologie scientifique et l’explosion de mai a compromis temporairement les timides progrès réalisés.
La critique de l’auteur se précise, et son enseignement principal a survécu aux années : le plus grand ennemi de l’esprit scientifique est le dogmatisme. Il faut décortiquer un peu sa pensée pour lui rendre honneur. Je ne pense pas que son propos soit de renier le droit au sociologue de se mêler des affaires de la Cité, je pense même que c’est l’inverse. Ce que l’auteur exige, c’est que le sociologue qui se présente comme tel sur la place publique ne s’engage pas sans s’assurer de la nature scientifique de son discours. Ce que l’auteur reproche donc à la sociologie de son époque, c’est d’être descendue battre le pavé et d’y être rentrée en collision avec d’autres sphères (intellectuelle, médiatique, politique) au point de se confondre avec elles. Dénaturée par sa perte de scientificité, la sociologie ne contribue plus à faire avancer la société, au contraire, elle participe à…
Trouvez l’auteur.
Mise à jour, 26 janvier 2007 : les extraits ci-dessus sont bien tirés de La société bloquée, de Michel Crozier, comme plusieurs commentateurs l’avaient trouvé. Le débat autour de Bourdieu/Aron est très intéressant ! Je trouve qu’il est difficile de s’imaginer ou de reconnaître la sociologie des années 1970 quand on a intégré l’enseignement supérieur dans les années 2000. Bravo à tous. Merci également pour votre indulgence vis-à-vis des quelques commentaires n’appelant aucune réponse.