Quelques traces de science politique américaine
Quelques commentaires au sujet du papier d’Abadie, Diamond et Hainmueller qui vient de remporter le Gosnell Prize 2007 de la Society for Political Methodology (elle-même une section influente de l’APSA, American Association of Political Science) :
- Du point de vue de la sociologie des sciences, ce papier montre plusieurs choses. D’une part, il permet de mesurer l’écart intra-disciplinaire qui existe entre les sciences politiques américaine et européenne.
Aux USA, la méthodologie ou l’APD, American Political Development, sont des branches importantes de la discipline. À l’inverse, en France, la spécialité
Méthodes
à l’agrégation de science politique n’existe presque plus. Ces différences en termes de courants de spécialisation se doublent d’un clivage méthodologique encore plus profond : l’APD comme la méthodologie sont dominés par l’analyse quantitative. On peut dire avec confiance que moins de 3% des lecteurs de la RFSP, Revue française de science politique, comprendront le modèle mathématique proposé par Abadie, Diamond et Hainmueller. Ramené à la masse critique des politistes en France, cela représente selon mon meilleur pifomètre une dizaine de personnes tout au plus (je n’y figure pas, .On peut creuser un peu l’analyse, en se servant de quelques remarques de Bourdieu dans
La cause de la science
(cf.Autour de la Lune
, vol. 3). La situation des sciences sociales les placent en concurrence avec des véridicteurs qui ne se soucient pas de la scientificité de leur discours. Certaines disciplines n’ont quasiment aucune stratégie face à ce problème : typiquement, dans une librairie standard, les politistes français (mettons, Alain Lancelot) sont rangés avec les journalistes politiques (mettons, Alain Duhamel), avec les sondeurs (mettons, Roland Cayrol) et avec les intellectuels (mettons, André Glucksmann). L’économie a une stratégie de différentiation plus agressive, liée au niveau moyen de compétence des dirigeants économiques, et liée aussi à son orthodoxie néo-classique, et une bonne partie de la science politique américaine tend à faire de même (alors même qu’historiquement, elle s’est dévelopée au contact des journalistes politiques et aux anciens staffers du Congrès). Les signes distinctifs sont les mêmes : des working papers en LaTeX de quarante pages, avec 50% de modélisation et 50% d’application au cas d’étude. La démarcation et la barrière à l’entrée sont assez nettes, au point d’exclure une très large part des politistes français, et européens par la même occasion, même si mon pifomètre m’indique que la modélisation a tout de même plus de succès en dehors de nos frontières.À titre d’exemple, et pour en revenir au papier, celui-ci propose de créer des modèles synthétiques appliquables aux états (Californie, ex-RFA) afin de contrôler l’effet des législations sur le prix des paquets de cigarettes. La méthodologie vise à réconcilier un objet de recherche social, où les conditions de l’expérimentation ne sont pas permises (on ne peut pas séparer la Californie en deux entités strictement identiques et introduire une loi dans l’une et se servir de l’autre comme groupe contrôle) ou alors coûtent très cher (là, aussi), avec justement la méthode expérimentale classique du groupe contrôle et du groupe d’intervention. Ça ne vous rappelle rien ? C’est exactement l’idées de la modélisation de l’effet des manuels scolaires dans le handout d’Esther Duflo (qui est citée pour une autre contribution dans le papier). Pour peaufiner le tout, les auteurs ont même prévu une réunification placebo de l’Allemagne en 1980 pour éliminer le facteur de l’explication.
- En termes de représentation graphique de l’information, le papier présente un exemple intéressant de présentation d’une même information sous deux formes, avec une différence d’impact visuel très marqué :


- Bon, et puis il y a l’intérêt intrinsèque du papier pour la santé publique : selon, augmenter le prix des paquets de cigarette fait apparemment chuter la consommation, même dans une perspective de long terme. Les données épidémiologiques françaises sont plus fines : tout modèle a ses limites…
Ces quelques notes pour montrer comment on peut lire
un papier sans le lire.