Politics, policy (et polity) dans The West Wing
Ah mais tu veux devenir président ?
était la question rituelle de mes premières années à Sciences Po. Je précise de mes premières années
parce que, depuis trois ans, au lieu d’essayer stupidement d’expliquer pourquoi je ne suis pas en lice pour les élections présidentielles, je me suis résigné à répondre systématiquement que oui, je vise l’Élysée ou alors directement le Conseil constitutionnel pour éviter de me fatiguer inutilement dans un mandat intermédiaire.
N’empêche que cette question pointe un problème sémantique intéressant : la notion de politique est, en langue française, redoutablement polysémique. Les anglophones ne connaissent pas ce problème et distinguent trois politiques : politics, policy and polity. Si ces trois termes apparaissaient d’un coup de baguette magique dans la langue française, voilà ce que donnerait la question rituelle posée ci-dessus :
– Ah mais tu veux devenir président ?
– Non, je m’intéresse plus aux policies qu’aux politics.
Dans le second épisode de la série The West Wing, on trouve un très bel exemple de distinction entre policy et politics :

Sam Seaborn, conseiller en communication pour la présidence des États-Unis, est en train de présenter une situation difficile :
As we speak, the Coast Guard are fishing Cubans out of the Atlantic Ocean, while the governor of Florida wants to blockade the port of Miami. […]
And it turns out that I accidentally slept with a prostitute last night.
Les deux problèmes de Sam Seaborn sont de nature très différente :
- Le premier concerne l’immigration clandestine cubaine. À son égard, les U.S. Citizenship and Immigration Services (USCIS) se sont fixés une ligne de conduite plus ou moins formelle, la
wet-foot/dry-foot policy
. Les immigrants qui foulent le sol américain reçoivent un visa ; ceux capturés en mer sont renvoyés à leur destination de départ.
Cette ligne de conduite est unfil rouge pour l’action publique
: c’est une politique publique. Notez la double différence d’avec une loi. D’une part, il n’est pas nécessaire que le niveau de formalisation ait atteint le stade de la législation ; d’autre part, les acteurs ne sont pas nécessairement ceux désignés par le sens commun ou par les règlements administratifs (l’USCIS est un bureau du Department of Homeland Security mais qui, au concret, écrit la politique d’immigration ?).
L’immigration clandestine cubaine s’échouant sur les côtes des États-Unis pose donc un problème de politique publique (policy) : quelle attitude adopter, sur quels critères, comment appliquer la décision, avec quelle pertinence, comment l’évaluer, etc. - Le second problème de Sam Seaborn peut paraître beaucoup plus superficiel de prime abord, mais le téléspectateur anticipe aisément l’ampleur et la gravité de la situation : un conseiller en communication qui s’envoie des call girls constitue un scandale potentiel, surtout dans un pays aux racines puritaines où la présidence joue un rôle moral de premier plan. Vous aurez tous reconnu ici ce qu’en France, nous appelons de manière badine une situation à la
Dominique Ambiel
.
Le vrai problème n’est pourtant pas moral, il est politique. D’un point de vue moral, que Sam Seaborn soit à première vue un dévergondé de première ou que cette image soit fausse (elle l’est, regardez l’épisode), qu’il ait couché sciemment ou inconsciemment avec une call girl, cela ne regarde que lui. Qu’à la rigueur cela offusque une partie de l’opinion publique, soit – et justement, c’est sur ce point que le pivot se fait entre vie privée et image publique. Quelle va être l’attitude des électeurs exigeant des dirigeants une certaine droiture morale ? L’opposition va-t-elle prendre connaissance de l’événement ? Si elle l’exploite, comment sauver les meubles ? Limoger le conseiller ? L’inciter à se virer tout seul, Ambiel-style ?
Le comportement des conseilleurs du président pose un problème de vie politique (politics). Leurs déclarations, leurs agissements structurent en partie l’espace de la compétition électorale : l’équipe au pouvoir est constamment placée sur la sellette, la moindre anicroche pouvant apparaître comme répréhensible aux yeux d’un nombre conséquent d’électeurs.
Cet exemple fait également apparaître les limites de ce découpage sémantique : la politique d’immigration des États-Unis n’est pas hermétiquement séparée de l’agenda politique de la Maison-Blanche et de la compétition électorale, une partie des électeurs peut se décider à voter contre une équipe qui ouvrirait trop les frontières. De même, le problème personnel de Sam Seaborn va amener les médias – s’ils l’apprennent – à faire pression sur la Maison-Blanche pour qu’elle clarifie sa politique sur la prostitution. La cloison entre les deux sphères d’activité est donc assez mince.
Enfin, cet exemple illustre un point de contact possible entre le monde politique, la polity, et la société civile.
Ces exemples de série télévisée renvoient à des situations réelles : l’immigration clandestine, les scandales autour des mœurs des hommes politiques feront toujours partie de l’actualité proche ou immédiate des régimes démocratiques à compétition électorale. Conclusion : on peut expliquer une distinction sémantique présente dans les premières pages des manuels d’analyse des politiques publiques avec une série télévisée. Je garde cet exemple sous le coude pour la prochaine question rituelle.