Les phénomènes sociaux sont-ils réversibles ?
Introduction
Les débats sur l’introduction de dispositifs de flexibilité supplémentaires dans le marché du travail vont bon train. Des discussions récentes portent, par exemple :
- Sur les questions de légalité applicables aux mouvements de protestations et au Contrat Première Embauche (Maître Eolas) ;
- Sur l’effet que l’on peut attendre des dispositifs CPE/CNE en termes d’emploi (pour le moment, les réponses oscillent entre
le CNE devrait augmenter les embauches mais aussi les licenciements
(Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo) etpeut-être, ça dépend, il faut voir… en réalité, la réponse c’est qu’on ne sait pas
(Yannick L’Horty) ; - Sur la façon dont le
dossier
va évoluer à Matignon (Michel Volle).
Une question qui reste un peu en retrait dans les débats consiste à se demander si les effets du CPE seront réversibles. Deux partis d’opposition ont formulé des propositions allant dans ce sens :
-
Une réversibilité à court terme : le Parti Communiste Français, par la voix de sa secrétaire nationale Marie-George Buffet, a appelé le Premier ministre Dominique de Villepin à se montrer
responsable
en retirant le CPE [dépêche Reuters].D’un point de vue procédural, cependant, comme le signale le texte de Maître Eolas cité plus haut, cette porte de sortie n’est pas envisageable. Elle l’est encore moins d’un point de vue politique : un gouvernement soutenu par une majorité absolue à l’Assemblée nationale qui a été élue, en 2002, sur un programme qui indiquait clairement la flexibilisation du marché du travail au même titre que la réforme des retraites, n’a aucune raison de céder à une opposition en lambeaux, et encore moins à un parti considéré comme appartenant au passé par 44% des Français [sondage Nouvel Observateur].
Une réversibilité à long terme : François Hollande a déclaré que le Parti socialiste abrogera le CPE s’il remporte les élections présidentielle et législatives de 2007 [article de Libération].
Mais sera-t-il encore temps de
sauver les meubles
ou delimiter la casse
? Dans le cas de figure d’une abrogation dans les années à venir, la question de la réversibilité des phénomènes sociaux se pose avec encore plus d’acuité.
1. Spectres, récurrence et changement social
On sait assez bien appréhender le changement en sciences, étant donné que l’opposition entre ce qui est continu et ce qui est discontinu constitue un des grands schémas de la pensée scientifique, ce que Gerald Holton a appelé les thêmata (Thematic Origins of Scientific Thought: Kepler to Einstein, Harvard University Press, 2e éd., 1988 ; cf. article dans le hors-série Les valeurs de la science
de Science et Avenir). Une autre expression de Jürgen Habermas convient également assez bien : l’auteur parle, certes dans un contexte différent, d’hypothèses d’arrière-plan
(Morale et communication, Champs
Flammarion, [2001], p. 43).
La meilleure porte d’entrée dans ce débat reste peut-être la généralisation à partir d’exemples. Quand on découvre certains délires paranoïaques, on peut par exemple considérer que l’antisémitisme est un phénomène social irréversible. En 2001, Jacques Derrida écrivait :
Je dois pourtant avouer que c’est seulement aujourd’hui même, qu’avec certains d’autres, je suis comme pris de vertige devant une évidence, nouvelle pour moi : la société française reste accueillante au retour de vieux démons, en particulier dans des milieux et dans des lieux de l’espace public qui en étaient, croyais-je, préservés.
Jacques Derrida, Elizabeth Roudinesco, De quoi demain… Dialogue,
ChampsFlammarion, 2001, p. 181
Venant de l’auteur de Spectres de Marx, c’est une appréciation poignante de la résurgence récurrente de certains phénomènes. Les conclusions des commissions-observatoires du racisme permettent probablement d’en dire autant des autres formes de xénophobie.
Les exemples ci-dessus illustrent peut-être le fait que, dans une société, et pour filer la métaphore organiciste durkheimienne, certaines pathologies ne sont jamais tout à fait écartées. Ils ne disent rien, en revanche, de l’avenir, la prédiction restant en toutes circonstances un jeu dangereux en sciences (excepté peut-être certaines niches ultra-déterministes de la physique non concernées par les découvertes quantiques : la physique des solides par exemple erreur de raisonnement, cf. corrigé en fin de texte). En sciences sociales, le problème pèse probablement encore plus lourd dans la balance, du fait que les comportements humains sont capables de mouvements erratiques totalement imprévisibles dans le temps et dans l’espace. L’ouvrage de Pierre Favre cité régulièrement dans mes textes aborde ce problème de manière frontale (Comprendre le monde pour le changer, Presses de Sciences Po, 2005, ch. 2 en particulier).
2. Pires (à)venirs : un exemple de situation irréversible
Pour identifier les troubles à venir, le déplacement du regard vers l’étranger est une étiologie intéressante, qui perd progressivement son statut marginal en France. Concernant l’intégration des populations immigrées, l’ouvrage de Patrick Weil [précité] constitue un point de départ intéressant (La République et sa diversité, Seuil, coll. La République des idées
, 2005), de même que l’ouvrage plus théorique de Giovanni Sartori (Pluralisme, multiculturalisme et étrangers, Éd. des Syrtes, 2003 [note de lecture]). Les deux ouvrages prennent position sur la situation des États-Unis et sur l’affirmative action (le premier de manière à mon avis progressiste, le seconde de manière réactionnaire).
Tout récemment, Michel Volle a relevé des études qui montrent qu’une population peut s’effondrer sur elle-même, c’est-à-dire sombrer en masse et de manière durable dans la misère la plus totale, sans aucune sortie de secours par le système éducatif ou par un autre moyen. Son texte préconise de ne pas croire qu’une population “pourra toujours s’en sortir”, que “tout finira par s’arranger”
. Autrement dit, il existe des scénario-catastrophes qui se terminent mal—pour de bon : No future
est un constat possible et parfois sans appel pour des pans entiers d’une population, sans qu’un retour à la normale soit envisageable sauf miracle ou situation exceptionnelle.
3. Trois hypothèses sur le PS et le CPE (et une conclusion pessimiste)
Pour en revenir à l’exemple plus micro
, plus focalisé du Contrat première embauche. Voici une série de trois hypothèses à considérer (je les présente par ordre décroissant de probabilité).
En 2007 :
- si le CPE s’est traduit par des effets négatifs,
- s’il est donné au Parti socialiste de pouvoir abroger le CPE,
- si le Parti socialiste tient immédiatement sa promesse
Les dégâts occasionnés par ce nouveau contrat seront-ils réversibles ?
On dispose d’une gamme très large de concepts explicatifs pour dire que non, le CPE continuera à peser négativement sur l’emploi après 2007. Path dependence, hysteresis, les variantes autour de l’inertie (institutionnelle, économique, sociale, politique) sont légion :
- La path dependence (dont l’exemple le plus connu est celui du clavier Qwerty) désigne littéralement la dépendance au sentier précédemment emprunté : les changements de cap, comme celui du gouvernement Thatcher, restent tributaires de l’esprit insuflé dans les politiques publiques par les gouvernements précédents (Paul Pierson, Dismantling the Welfare state [interview]).
- L’hysteresis est un concept un peu plus subtil (et un peu moins opérationnel), mais qui s’applique mieux, à mon sens, à l’exemple de la population afro-américaine. Changer le spin d’un électron est d’autant plus difficile que les électrons qui l’entourent ne changent pas leur propre spin : c’est à peu de choses près ce qui se dit également en community policy lorsque l’on élabore des plans de sauvetage des populations marginalisées, voire ghettoïsées.
Où terminer ?
- On sait étudier le changement, et l’on sait par ailleurs que certains phénomènes sont hélas impossibles à enfouir définitivement ;
- Certains dégâts semblent être irréversibles, bien que cette réalité soit rarement présentée comme proche ou même possible ;
- Alors que le préjudice subi par une société n’est pas systématiquement réversible, les réformes sont rarement à même d’inverser totalement la vapeur.
Koselleck ne s’est pas trompé en voyant dans la démocratie un horizon d’attente. Hormis l’espoir très hypothétique d’une contre-réforme, le CPE appartient à mon avis à la gamme des phénomènes sociaux irréversibles, ce qui rejoint le jugement de Robert Castel déjà cité dans mon texte précédent :
Je ne suis pas prophète, mais je crois que l’on ne pourra pas vraiment revenir en arrière. On ne va pas reconstruire le capitalisme industriel, ni le système de protections qui lui était associé. Il me semble qu’il y a un mouvement irréversible, qui va dans le sens de la la dé-collectivisation et de la mise en mobilité du monde du travail. Dès lors, le problème est d’essayer d’associer de nouvelles protections à ces situations nouvelles. Dans l’ordre du travail par exemple, étant donné que l’emploi à vie n’est plus la règle et ne le sera sans doute plus jamais, il faudrait construire des systèmes de sécurités et des protections qui colleraient à ces situations de mobilité, d’alternance entre deux emplois, de changement d’emploi, de recyclage…
“Repenser la protection sociale”, entretien avec Robert Castel, sociologue, Sciences Humaines, n°168, février 2006 (dossierLa société précaire).
Errata : sur le déterminisme en physique
Plus haut dans le texte, la physique du solide est donnée comme exemple de science déterministe. C’est excessivement simplificateur, comme on me l’a fait remarquer par email [reproduit en commentaire]. On peut déjà trouver des traces d’imprévisiblité en mécanique newtonienne, sous l’effet de l’imperfection des mesures :
[E]xamen des effets d’une variation infime des conditions initiales : on parle ici d’argument hadamardien, du nom du mathématicien, Jacques Hadamard, qui en posait les termes dans un article à la fin du siècle dernier [Jacques Hadamard,
Les surfaces à courbes opposées, Journal des mathématiques pures et appliquées, t. 4, 1898, p. 27-73].[…] si deux masses ont le même point de départ et la même direction initiale mesurées à un degré de précision fini, on ne peut savoir à l’avance si elles emprunteront un parcours identique ou si elles divergeront progressivement jusqu’à se trouver indéfiniment éloignées [cf. Karl Popper,
Un résultat de Hadamard, L'Univers irrésolu, p. 33-34].Pierre Favre, Comprendre le monde pour le changer, Presses de Sciences Po, p. 154-155
(Note : cet argument est assimilé, par erreur, à l’effet-papillon de Lorenz dans l’article Determinism
de Wikipedia. La différence est expliquée en détail dans Pierre Favre, Comprendre…, p. 163).
L’entrée Determinism and Indeterminism
de l’Encyclopedia of Philosophy [physics/0506108] fournit quelques points de repère essentiels et fait le tour de la question : pour citer un courant de la physique parfaitement déterministe, j’aurais dû citer ceux (dépassés) construits sur les hypothèses du déterminisme laplacien.
Sur le même sujet :
- Impact factors : ils sont partout ! Versac participe, à sa façon, à la mode des impact factors, avec son classement des blogs politiques : Le classement...



[Commentaire reçu par email]
Je voudrais corriger ce qui pourrait apparaître comme une imprécision. La physique du solide moderne est une des physiques qui a le plus besoin de la mécanique quantique pour déterminer par exemple les propriétés de conduction des conducteurs et semi-conducteurs ou pour élaborer des modèles expliquant la cohésion de la matière.
Je ne pense pas non plus que la mécanique quantique soit non-déterministe au sens ou elle impliquerait des effets chaotiques (sensibilité aux condition initiales par exemple). L’équation de Schrödinger qui régie l’évolution d’un paquet d’onde est linéaire et déterministe. La mécanique quantique est certes une mécanique probabiliste (si tu considère un évenement) ou statistique (si tu considères un grand nombre d’événements avec des condition initiales identiques). Mais la distribution statistique dont l’évolution est décrite par l’équation de Schrödinger est connue aussi précisement qu’une trajectoire en mécanique classique.
Je te rejoins sur l’équation de Schrödinger (et sur le reste, cf. mon erratum), mais c’est l’équation de Schrödinger qui est déterministe dans ce cas, pas la mécanique quantique : la mesure perturbant l’état du système fait que ses résultats ne sont connaissables que de manière probabiliste.