Le Figaro et la liberté de flatter

by Fr. on November 24th, 2008

Le Figaro du 19 novembre a publié en “une” un cliché retouché de Rachida Dati qui devrait faire date si, comme le pense André Gunthert, il s’agit bien de la première manipulation photographique parfaitement assumée dans un média démocratique français :

Rachida Dati sans bague

C’est la bague bling-bling (d’une valeur équivalente à onze fois le salaire moyen des Français) de Rachida Dati qui a sauté au marbre. Cette manipulation rappelle l’effacement photographique des oligarques russes tombés en déshérence auprès du Parti. Il me semble me souvenir qu’un des ouvrages de Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être (1984), s’ouvre sur une digression à ce sujet. L’auteur raconte l’effacement d’un apparatchik, dont il ne reste plus que la toque sur le cliché après le passage des petites mains de la propagande soviétique (aujourd’hui Photoshop remplace “utilement” la colle et les ciseaux).

Il y a au moins trois manières d’interpréter ce fait, classées sans ordre particulier :

  1. L’argument superstructurel. Le Figaro peut avoir délibérément choisi de servir les intérêts de sa classe ; on suppose que les journalistes de la presse intellectuelle supérieure appartiennent à une même classe que les hommes politiques, au sein de laquelle ils passent le plus clair de leur temps à en dominer une autre, à laquelle appartient le lectorat. Ce n’est pas très plausible : les lecteurs du Figaro ne donnent pas vraiment l’impression d’appartenir au prolétariat…

    Il est plus plausible, par conséquent, que Le Figaro ait conscience de s’adresser à “ses pairs” (toujours dans une logique de classe qui unit la moyenne et grande bourgeoisie) et qu’il ait sciemment décidé de souder les rangs en disqualifiant un fait qui sert la critique populaire de Rachida Dati : son embourgeoisement obscène. Cet argument se vaut, à ceci près qu’il gomme les inégalités et les points de vue divergents entre journalistes du Figaro. La décision de faire disparaître la bague appartient en réalité à la “superstructure” du Figaro lui-même.

  2. L’argument communicationnel porte moins à conséquence. André Gunthert avance que ce choix montre comment le cliché a été vidé de sa substance informative et sert désormais un objectif purement décoratif, un peu à la manière des jeunes femmes souriantes que l’on trouve sur les banques d’images Getty et qui servent à illustrer les publicités de dentifrice et d’agences de voyages que l’on trouve placardées dans les halls de gare et les stations de métro. Le Figaro est certainement en train de se rapprocher de ce type de publication à vocation publicitaire si le choix de la direction peut s’interpréter de cette manière.

    On peut supposer que Le Figaro a délibérément adopté cette stratégie, mais cet argument est peu plausible parce que le quotidien ne peut échapper à sa condition de vecteur d’informations. La direction n’a d’ailleurs pas défendu son geste de cette manière.

  3. L’argument politique complique un peu les précédents. Les employés (on ne parle pas de journalistes dans cette interprétation) du Figaro se savent piégés dans une relation de connivence avec leurs sujets, la classe politique, et dans une relation de dépendance économique vis-à-vis de leur hiérarchie, elle-même acquise à une cause partisane. Cette double relation les soumet à une autorité écrasante qui renverse sans difficulté leur “rationalité en valeur” (l’éthique du journalisme) et qui favorise l’expression d’une “rationalité instrumentale”, qui préserve autant que faire se peut leur relation avec le cabinet de Rachida Dati et avec le sommet de la hiérarchie du Figaro, c’est-à-dire son propriétaire, Serge Dassault, polytechnicien, magnat de la presse, élu local et sénateur, et baron industriel.

    Dans cette interprétation, les grandes variables sont relationnelles : l’autorité des “principaux” détermine la rationalité des “agents” comme Debora Altman, la rédactrice en chef du service photo du Figaro, qui agissent en conséquence. La déférence du geste accompli est le signe d’une domination hiérarchique très aboutie, qui se matérialise dans les connivences inter-personnelles entre Serge Dassault et les élites du parti majoritaire. L’idéologie partisane n’explique pas tout : même si les employés du Figaro venaient subitement à se libérer de leur carcan doctrinal, il resterait quelque chose de cette relation de subordination.

Ce dernier argument explique pourquoi quelques originaux s’acharnent à défendre coûte que coûte l’indépendance de la presse, mais il est assez probable que plus personne ne cherche encore à sauver Le Figaro, dont la “une” affiche encore la phrase de Beaumarchais — “sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur” — alors que le contenu situé immédiatement en dessous laisse comprendre autre chose : sans la liberté de flatter, il n’est point d’éloge du tout.

Il faudra attendre mercredi pour découvrir le commentaire sans concession du Canard enchaîné sur cette affaire, qui condense tout ce qu’il y a de plus regrettable dans la vie politique française, à savoir une concentration des pouvoirs exceptionnelle qui tend vers l’oligarchie et ses pathologies, dont le contrôle de l’information. La situation du Figaro est comparable au Kazakhstan, si l’on fait exception des liens de sang qui y unissent les dirigeants politique et médiatique. D’autres démocraties occidentales ne sont pas en reste de ce point de vue.

La France garde heureusement une presse contestataire dont les tirages montrent une forte progression, Marianne en particulier (le succès de Siné Hebdo est également évocateur), ainsi que d’autres sites critiques des médias comme Acrimed, Le Plan B, et Arrêts sur Images. Le Figaro a fait amende honorable, mais ce ne sont que des mots.

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