Faut-il commenter les articles ratés ?
La réponse est probablement non si l’on adopte un raisonnement pseudo-utilitariste : commenter les articles ratés prend du temps, qui se trouve retiré de fait à la lecture des articles réussis.
Incertitude initiale : on ne connaît pas la liste des articles ratés. Certes, leurs auteurs pourraient faire un effort et utiliser un mot-clé secret pour qu’on les identifie d’emblée : je propose un légume sans intérêt, comme l’endive, qui a l’avantage de se dire “endive” en anglais, en français et en indonésien—les Allemands ont fait n’importe quoi sur ce coup. Je me permets cette proposition car j’ai moi-même écrit des textes ratés (que je n’ai ceci dit jamais envoyé à des revues).
Entorse(s) à la règle : peut-on commenter les articles ratés dans le but de les améliorer, façon Pierre Bayard, ou d’améliorer ses propres articles, histoire de générer des externalités positives en suivant le principe de la vaccination (un contact minimal avec un agent pathogéne permet de développer des anticorps, id est : un bref survol du lisier scientifique permettra de mieux s’en prémunir à l’avenir) ? Pourquoi pas, mais l’observation initiale prévaut : il faut le faire en un temps record pour ne pas gêner la lecture des bons textes. Identifiez dix auteurs que vous jugez excellents, et essayez d’assimiler toute leur production : cela prend au moins deux heures par jour.
Christophe Bouillaud, qui a déjà parlé des livres ratés, a récemment commenté un article raté (est aussi fait allusion à un texte de Philippe Schmitter, que je ne trouve pas raté du tout). L’article raté l’est pour des tonnes de raisons ; quelques-unes apparaissent dans mon premier commentaire. La raison fondamentale est que l’auteur de l’article n’a apparemment pas lu la moitié des textes qu’il cite, autrement ses conclusions le conduiraient à établir un jugement presque diamétralement opposé à celui qu’il produit, avec des effets de manche un peu grotesques de surcroît.
Le titre du billet de Christophe Bouillaud se justifie-t-il ? “Épistémologie pour une science en crise”. Il faut savoir si l’on veut définir l’état de la science politique française de cette manière, “en crise”. Il faut aussi identifier l’état de la science politique française au préalable, ce qui implique émettre des jugements différenciés selon les branches observées. De manière totalement subjective, je dirais que certaines branches autrefois motrices sont en mode “RLI” (Repeat Last Instance, aussi appelé LOCF chez les statisticiens) : elles répétent des résultats déjà arrêtés depuis belle lurette, ce qui équivaut à faire du jogging sur un tapis roulant.
Je ne sais pas si ça équivaut à une crise que de faire du sur-place pour un champ scientifique (on voudra peut-être avancer, avec Kuhn, que c’est là l’état de nature d’une science normale). En tout cas, ça ne correspond pas à un état de progrès au sens strict, étant donné que la répétition a lieu sans vérification sérieuse (on ne peut pas dire, par conséquent, que les résultats soient répliqués) et inclut donc aussi les résultats potentiellement faux. D’où l’impression que le dernier numéro de la revue [alpha] est le plus ennuyeux depuis le numéro précédent (traduction imparfaite de “This is easily the stupidest James Bond movie since the last one.”).
Que faire pour s’en sortir ? Ma solution ne va pas plaire à tout le monde, mais j’en ai une : interdire la publication de tout article qui ne contient pas un véritable état de l’art, un véritable jeu d’hypothèses, une véritable méthode d’objectivation et une véritable conclusion à visée généralisatrice. Paradoxalement, c’est peut-être en rétrécissant le champ scientifique que l’on arrivera à en tirer quelque chose de plus substantiel. Je suis conscient que 90% de ma propre production saute au marbre avec des critères pareils.
(Postface : oui, la maquette du site a encore changé, et je n’ai pas eu le temps de retaper les réglages par défaut. ça viendra. je voulais juste poster quelques paragraphes pour ne pas donner l’impression que ce blog passait en coma profond ; c’est un coma vigile, je continue à tous vous lire dans mon Google Reader.
J’ai aussi fait du ménage dans les pages, dont la plupart avaient passé leur date d’expiration. De nombreux liens sont brisés, j’en réparerai quelques-uns lors de la mise à jour des contenus. C’est un compromis entre les possibilité techniques d’Internet et ma propre capacité à maintenir un site à peu près actualisé.
À l’avenir, donc, plus et moins de contenu à la fois.)



J’ai plein de billets ratés sur mon blog, mais ils ont l’intérêt de conserver le ratage : c’est important pour mon processus de pensée. Ca fait peut-être perdre du temps à ceux qui les lisent, mais ils ne sont pas obligés.
“interdire la publication de tout article qui ne contient pas [...]“…c’est le rôle des référés dans un monde idéal ! Malheureusement on connait tous des histoires d’articles refusés qu’on voit publiés quelques mois plus tard sans modification aucune ( généralement d’auteurs américains si la revue est américaine) ou de remarques de référés non prises en compte. Dans science ou nature ( me rappelle plus) il y avait il y a a peu près un an un article à ce sujet qui proposait de publier avec leur noms les remarques des référés et de les accoler aux versions électroniques des articles. Cela donnerait une idée de la vie d’un article et montrerait les remarques malhonnête ( du genre emmerdons mon concurrent qui fait mieux que moi). Le problème serait la revanche bête et méchante. On pourrait deja publier les remarques sans les noms ce qui serait déjà un premier pas :).
Comme d’habitude, je vais faire un commentaire non constructif : cette maquette est encore pire que la précédente (oui, je te suis d’un soutien indefectible, t’as vu ça ?) et en plus l’aperçu bugge.
Grumble.
Baptiste : je sais que c’est important, c’est pour ça que je ne m’empêche pas de les publier, en revanche conserver les traces de construction ne me sert à rien, je préfère encore les relire une deuxième et dernière fois puis les effacer.
Marion : tu soulignes à juste titre les shortcomings du peer review, mais c’est l’absence quasi-totale de peer review qui me choque en premier lieu. À mon très modeste niveau, lorsque je fais du reviewing, je refuse en quelques lignes mais accepte en plusieurs paragraphes.
Amanda : je vais améliorer le schmilblick autant que possible. Le problème de l’aperçu est réglé, c’est bon (je ne m’explique pas trop le problème,
class="alt"ne renvoyant vers rien dans le CSS du thème).Bon, OK, mais dans l’immédiat, gicle au moins ce bleu EDF immonde, par pitié. Meme un camaïeu de gris serait plus heureux, là franchement ça pique les noeils…
(Perso je milite activement pour le retour au template avec l’espèce de moine médiéval bizarroïde)
Mon interrogation reprenait surtout le contenu implicite des deux articles dont je rendais compte, qui effectivement ont en commun de décrire pour chacun des auteurs une “crise” d’un vaste segment de la science politique – de langue anglaise en pratique – , d’où le point d’interrogation de mon propre titre de post.
Votre solution de l’extrême exigence en terme de publication est louable et était sans doute l’une de celle qui présida à l’invention des comités de lecture et autres moyens de limiter la production à l’”excellent”, mais c’est exactement l’inverse qui doit se produire pour que les universitaires et les chercheurs en général puissent correspondre à l’image que l’on s’en fait du côté des gens qui veulent nous quantifier! De plus en plus de revues, d’articles, de “bruit”, et donc de tactiques plus ou moins heureuses, institutionnelles ou personnelles, pour éviter de lire ce qui n’a pas d’importance, et encore moins de le commenter. En même temps, si personne n’écrit quelque part que c’est “nul”, on ne risque pas d’avancer non plus beaucoup.
ps. Sur la mise en page, j’ai moi aussi mes doutes, je préférais l’ancienne version.