Émotion et science politique
Le blog du chercheur Thierry Vedel (CEVIPOF) fourmille de notes intéressantes. Celle sur les blogueurs comme leaders d’opinion, selon la définition de Lazarsfeld et Katz, est particulièrement pertinente.
Une note récente sur le rôle moteur des émotions dans la prise de décision mérite, à mon avis, d’être complétée par un versant un peu plus politique. Le chercheur français de référence sur l’émotion en politique est inévitablement Philippe Braud, qui a publié un ouvrage portant directement sur le sujet. Le point de départ de son travail est donné en quatrième de couverture : depuis Durkheim, la force de l’anti-psychologisme en sciences sociales s’est rarement démentie. Les raisons de cette attitude ne sont pas toutes d’ordre scientifique, loin s’en faut. Les chercheurs ont aussi leurs mécanismes de défense quand il s’agit de préserver des certitudes péniblement acquises. Cette attitude entretient cependant beaucoup d’ignorance sur la puissance au quotidien des émotions politiques, des plus ordinaires aux plus meurtrières.
Autrement dit, les aspects psycho-affectifs des comportements collectifs est un impensé de la science politique, et des sciences sociales en général. Ce problème prend une ampleur toute particulière lorsque l’on étudie des phénomènes impliquant des foules. L’étude des émotions prend donc tout son sens appliquée à la manifestation, ce que Nicolas Mariot a clairement fait ressortir dans son article Les formes élémentaires de l’effervescence collective, ou l’état d’esprit prêté aux foules
(Revue française de science politique, 51 (5), 2001, p. 707–738, consultable sur Persée).
Ce blocage entre émotion et science politique remonte assez loin dans les origines de la discipline. Selon Philippe Braud, il s’explique par la déshérence des ouvrages qui se proposaient d’expliquer le comportement des foules il y a près d’un siècle, à partir de propositions évolutionnistes construisant une équivalence entre le comportement de la foule et celui de la femme, considérée comme un intellect inférieur et limité. Le plus emblématique de ces textes est peut-être celui de Gustave Le Bon, qui écrit :
La simplicité et l’exagération des sentiments des foules les préservent du doute et de l’incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie ou de désapprobation qui, chez l’individu isolé, resterait peu accentué, devient aussitôt une haine féroce chez les individus en foule”.
Gustave Lebon, La psychologie politique, Paris, Flammarion, 1910, p. 87
Des réflexions analogues parsèment le texte de La Révolution française et la Psychologie des révolutions (1912), et des considérations encore plus aberrantes apparaissent dans un texte antérieur, La foule (1895).

La photo ci-dessus est un cliché de 1977 pris à Buenos Aires en Argentine lors d’une marche des Mères de la Place de Mai. On réalise bien, avec cet exemple, à quel point il serait inapproprié de ne pas inviter la dimension psycho-affective dans la lecture des actes de protestation politique. La haine féroce
dont parle Gustave Le Bon est, en revanche, difficilement observable…