Les nouveaux clivages politiques en pratique : les députés français face à la mondialisation
Dans une note précédente, j’ai montré comment les élections locales britanniques de mai 2006 permettent de cerner avec suffisamment de précision les nouveaux clivages politiques que l’on observe dans les opinions publiques européennes.
En termes de clivages politiques, rien n’empêche cependant de faire du neuf avec du vieux. Un récent sondage de l’hémicycle français vient confirmer ce diagnostic. Le think tank de Zaki Laïdi Telos-Eu a interrogé un échantillon de 165 parlementaires, au prorata de leur représentation à l’Assemblée nationale, sur des questions liées à la mondialisation.
Il n’est pas innocent que cette enquête, qui réaffirme de manière éclatante l’existence d’un clivage net entre les forces politiques de gauche et de droite en France, soit publiée exactement un an après la tenue du referendum sur le traité constitutionnel européen, qui avait semé le trouble en la matière.
La coexistence de deux ensembles politiques nets
Les résultats du sondage sont éloquents : en dépit d’un fort tropisme des opinions vers le point d’équilibre
qui n’exprime pas réellement de sentiment clair vis-à-vis de la mondialisation, les députés font apparaître des clivages nets entre partis politiques. Presque 40% des députés PS interrogés considèrent la mondialisation soit comme un processus globalement néfaste. A contrario, la même proportion de députés UMP considèrent la mondialisation comme un processus globalement positif, bien que la France ait des difficultés à l’entériner.

Question : (Q1) Selon vous, la mondialisation définie ici comme l’ensemble des conséquences politiques, économiques et sociales de l’ouverture des marchés constitue :
(–) un processus globalement négatif qu’il convient de combattre
(-) un processus globalement négatif mais auquel il convient de s’adapter
(=) un processus équilibré présentant de réels avantages et de sérieux inconvénients
(+) un processus résolument positif que la France vit mal car elle ne parvient pas à s’y adapter
(++) un processus résolument positif que la France vit bien car elle sait en tirer des bénéfices
Source : Telos-Eu, Les députés français et la mondialisation, 29 mai 2006.
Graphique, recodage et conversion en % des opinions exprimées par parti : F. Briatte.
La représentation spatiale des députés interrogés fait ressortir très nettement les résultats du sondage. On distingue sans difficultés deux ensembles gauche/droite qui ne se superposent que très marginalement :
Source : Brigitte Le Roux pour Telos-Eu, Que pense votre député de la mondialisation ?, 2006.
La renaissance du clivage gauche-droite
Comme le remarque Gérard Grunberg, l’axe conflictuel gauche-droite semble renaître de ses cendres, pourrait-on dire, au vu de la quantité d’analyses qui le présentent comme mort et enterré depuis des années. Ce rapprochement de la gauche et de la droite fait partie intégrante de la rhétorique des partis hors-système, comme l’exprime particulièrement bien Marine Le Pen lorsqu’elle parle de l’UMPS
.
J’ai par ailleurs souligné, dans une note récente, que la mondialisation fut elle-même introduite dans le débat politique par ces mêmes partis hors-systèmes (principalement le Front National et une nébuleuse de petits partis gravitant autour de lui sur des thématiques analogues). Ces deux observations tendent à donner raison à Laurent Fabius lorsqu’il déclarait que le Front National pose les bonnes questions en y apportant les mauvaises réponses.
Une nouvelle danse du quadrille bipolaire
Pour terminer, il faut noter que les résultats de l’UDF et de l’UMP sont presque systématiquement juxtaposables. La nuance entre les deux partis est, au sujet de la mondialisation, résiduelle. En réalité, le nombre d’interrogés pour l’UDF est presque trop faible pour être jugé représentatif, sans même parler du nombre d’interrogés pour le PCF ou les non-inscrits.
Par conséquent, si l’on cherche à gagner en significance statistique, on peut agréger UMP et UDF d’une part, PS et PCF d’autre part, puis agréger les réponses globalement négatives
et les réponses globalement positives
. On retrouve ainsi le quadrille bipolaire, dont j’ai rappelé la définition dans une note consacrée à l’effacement du PCF.
Les résultats de l’enquête restent parfaitement saillants malgré ces opérations successives d’agrégation des résultats : la gauche et la droite se rejoignent pour moitié de leurs effectifs au point d’équilibre, qui constitue une espèce de ventre mou
des opinions. Néanmoins, le reste des opinions exprimées permet de distinguer très clairement l’une de l’autre : vis-à-vis de la mondialisation, la gauche contient une proportion élevée de sceptiques, la droite d’enthousiastes.

Question : (Q1), cf. premier graphique.
Source : Telos-Eu, Les députés français et la mondialisation, 29 mai 2006.
Graphique, recodage et conversion en % des opinions exprimées par parti : F. Briatte.
Au final, si l’objectif de l’enquête était de démontrer que l’on peut encore gagner une élection présidentielle sur des enjeux partisans (partisan politics), cet objectif est atteint à 100%. Parmi les députés interrogés, la moitié défendent en effet des positions tranchées, éloignées du centre. Sur des questions comme les conséquences de la mondialisation, les partis de gouvernement possèdent encore le potentiel idéologique conflictuel pour déclencher, animer et alimenter des luttes politiques.
Références
- Dossier Telos-Eu : Députés et Mondialisation, 29 mai 2006.
- Archive des données utilisées pour rédiger ce commentaire (contient une feuille Excel de données liées à la question Q1, les deux graphiques du commentaire et deux autres versions graphiques des données, non publiées).
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Autres notes consacrées à l’enquête de Telos-Eu :
- Alexandre Delaigue/Éconoclaste, Mondialisation : quel clivage gauche-droite?, 29 mai 2006.
- Damien Rupied/Largo Desolato, Un clivage réaffirmé, 29 mai 2006.
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