Financer la recherche par le privé
Le Monde daté du 28 octobre se posait de fausses questions : Université : des chaires financées par le privé ?
. On y retrouve l’opinion apparemment iconoclaste de DSK sur le sujet :
Je ne vois pas pourquoi (les entreprises) ne pourraient pas faire des dons à des universités pour que des enseignements soient plus développés qu’ils ne l’étaient avant. Il faut arrêter ce cloisonnement stupide.
Ce cloisonnement stupide
a une histoire : lorsque l’université veillait principalement à la reproduction de ses élites, tout jusitifiait alors que son financement soit en majeure partie tiré de fonds publics. Aujourd’hui, l’université est chargée d’assurer des formations professionnelles dont les entreprises seront les principales bénéficiaires.
Faut-il leur interdire d’investir dans la formation de leur futurs employés ? L’argument optimiste prévoit que l’afflux de ressources supplémentaires permettra à la recherche d’améliorer sa productivité. L’argument pessimiste prévoit un détournement majeur des intérêts scientifiques par le complexe militaro-industriel.
Personnellement, je pense que c’est sous-estimer le milieu de la recherche que de penser qu’il se laisserait manipuler aussi stupidement par l’obole des investisseurs privés. Après tout, le financement public vient aussi avec ses orientations scientifiques, et les chercheurs sont assez malins pour les détourner vers leurs objets de recherche lorsqu’ils le souhaitent. Voilà pour l’argument pessimiste et sa corruption massive de la science par le secteur privé : je pense que c’est une crainte légitime mais infondée.
Quant à l’argument optimiste, les chercheurs semblent d’accord avec l’idée qu’actuellement, c’est le manque de moyens qu’il faudrait corriger pour favoriser la recherche. Je ne suis pas convaincu, évidemment. C’est un peu trop simple de placer l’entière responsabilité des difficultés de la recherche sur ses financeurs, en particulier quand on a observé le gaspillage au jour le jour des ressources existantes (formations de plusieurs dizaines d’heures sur des logiciels en perte de vitesse, tâches répétitives mal automatisées, utilisation sous-effective des moyens de communication qui permettraient d’éviter des remboursements de frais de déplacement à trois chiffres, je ne ressens même pas le besoin d’exemplifier au-delà).
Je ne sais pas si quelqu’un a pris le temps de le faire (Christine Musselin probablement), mais le tableau des conflits du monde de la recherche ne sera pas complet tant que les chercheurs n’auront pas été parés des traits du groupe d’intérêt standard, avec ses alruismes et ses égoïsmes, ses critiques lucides et ses points aveugles, et ainsi de suite. Oui, Bruno Latour a portraitisé quelque chose d’analogue, mais pas au niveau de la collectivité des chercheurs.
Addendum : ne ratez pas le commentaire d’Enro qui augmente cette note de deux références très utiles. Sur la recherche et les interactions science/société, je l’ai déjà cité plusieurs fois, le blog d’Enro est une source à avoir sous la main.
Mise à jour, 1er novembre 2006 : deux textes publiés ces derniers jours doivent mentionnés en lien avec cette note. Il y a d’abord l’interview de la présidente du CNRS dans Les Échos d’aujourd’hui (cité en commentaire), et ce texte co-signé dans Le Monde d’aujourd’hui par le directeur d’HEC. Ce dernier semble avoir une meilleure idée que la présidente du CNRS de ce qu’il faudrait mettre en place pour aider la recherche française.
Mise à jour, 11 décembre 2006 : un nouvel article du Monde fait le point sur la nouvelle chaire innovation techno-industrielle
du Collège de France.