Les petites choses utiles du mardi, vol. 69
Le récit du voyage en Inde attendra. Pour l’heure, quelques petites choses utiles, avec mes vœux et un peu d’Inde quand même.
- Un excellent meta-résumé de 90% des articles de Journalistes français sur les blogs :
It is not uncommon to see a Journalist (with a capital J) launch into a diatribe against bloggers and sometimes even call for regulations to stop
citizen journalists
from spreading the news. Although such calls are often couched in terms of noble-sounding goals like protecting the integrity of information in a free society, there’s also an important self-serving economic motive at play. - Guardian Year 2007 Bumper Quiz :

- Notre trajet-retour s’est révélé être un véritable marathon aéroportuaire, enchaînant quatre avions différents dans quatre pays différents, plus deux voyages en bus et deux taxis. J’ai mérité mon diplôme honoris causa de chariot à bagages.
Le plus agaçant, outre le fait de voir ses pieds tripler de volume à force de changements de pression, reste les contrôles de sécurité. Il n’existe aucune raison objective permettant d’interdire le transport d’une bouteille d’eau en cabine. Un journaliste du New York Times résume très bien l’atmosphère des aéroports entre le check-in et les portes d’embarquement :
Six years after the terrorist attacks of 2001, airport security remains a theater of the absurd.
(Attention, le même blog contient tout de même la superbe idiotiestatistics have always shown that we are most in risk within a half-mile of our homes
.) - Pour voyager en Inde, les guides de voyage recommandent aux femmes de porter une fausse alliance, de manière à éviter les assauts répétés d’une partie des hommes de la population locale, qui vit dans un carcan culturel sexuellement frustrant, lequel se reflète très bien au jour le jour dans les attouchements constants entre hommes, que l’on peut apercevoir se tenir la main en public, se caresser légèrement les bras lorsqu’ils se baladent quelque part ou encore danser ensemble sans gêne aucune.
Je pense que je vais garder la fausse alliance que nous avions acheté par précaution pour survivre en milieu universitaire. Enfin, si la France se comporte comme les États-Unis… En parallèle, cette réflexion sur la place de la sexualité dans la campagne présidentielle américaine.
- Suchablog était très, très en forme sur la fin de l’année.
- En réfléchissant très fort au peu de chose que j’ai retenu de cette année 2007, exception faite des désillusions personnelles et décès de proches, je me suis rendu compte que mon taux de terminaisons nerveuses cyniques converties au cynisme (Le Canard enchaîné, Private Eye, Onion News Network, The Daily Show, Yes Minister, Dilbert, Garfield, Franquin) avait littéralement crevé le plafond. C’est sans doute très largement dû à la décrépitude la Cinquième République, à qui rien n’a été épargné depuis l’élection présidentielle. À bien y réfléchir, il n’y manque que le ridicule costumier. Ma seule bonne résolution pour sera donc d’œuvrer jour et nuit pour faire rentrer le code vestimentaire de Freddie Mercury dans les usages républicains :
- Un argument simple contre le déclenchement d’un conflit consiste à observer qu’un conflit crée automatiquement un surcroît de mortalité en freinant, voire en détruisant l’accès aux infrastructures de soins, et qu’en conséquence n’importe quel conflit terrestre provoque un accroissement, notamment de la mortalité infantile. C’est presque un corollaire de la doctrine Shock and Awe…
Une étude publiée l’an dernier dans le Lancet avait déjà montré l’excès de mortalité provoquée par l’état de siège en Irak. Le New England Journal of Medicine vient de publier une étude identique (qui mesure seulement un sous-registre de l’excès de mortalité, d’où la différence d’estimation). La blogosphère constate tristement que les preuves s’accumulent.
- Things [screencast] a l’air un peu plus humain qu’iGTD (gratuit). J’ai besoin d’un planificateur, mais pour le moment les interfaces m’éloignent trop du tableau blanc. OmniFocus, enfin en version 1.0, a l’air très bon de ce point de vue.
- Versac n’est pas content parce que la perception journalistique du blogueur moyen n’est pas très intéressante. À la décharge de l’article qu’il critique, on connaît mal les blogueurs français et la sociologie devrait investir ce terrain plus rapidement (comme l’ont fait les Américains).
Mon intuition est qu’il y aura quatre populations quasiment hermétiques les unes des autres :
- Les adolescents communiquant entre cercles de copains-copines pour prolonger les échanges en milieu scolaire à la maison, avec un fort taux de connaissance réelle ;
- Les jeunes adultes (un homme pour deux femmes) alimentant un débat sur la société et la politique, avec un taux faible de connaissance réelle (sauf à Paris) ;
- Les adultes isolés écrivant des blogs sur le mode du journal intime ou du carnet de notes du passionné, sur le mode du
naturaliste en campagne
de Gerald Durrell ; - Les adultes bloguant à titre professionnel, comme les journalistes ou les chargé(e)s de communication de certaines firmes.
Mise à jour, 16 janvier 2008 : Xavier tempère un peu dans les commentaires, en signalant un article de la revue Réseaux. Merci !
- Le blog du CISMeF a noté la réponse de Thomson Scientific aux critiques de son indicateur-clé, l’impact factor. Ironiquement, c’est parce que la revue qui publie cette critique possède un fort impact factor dans sa discipline que cette critique a tant de succès. Son contenu n’a rien d’original.
La première chose que l’on remarque en lisant la réponse de Thomson Scientific est l’absence de déni : en pratique, Thomson entérine l’intégralité du contenu de l’éditorial du Journal of Cell Biology, à l’exception de deux critiques (
Thomson Scientific never negotiates with publishers on coding articles
etthere is a single data source at Thomson Scientific
). Cela n’a échappé à personne, et le Journal of Cell Biology a récidivé en publiant une suite à sa critique et un avis annexe qui enfoncent tous deux le clou.Le lent déclin de l’impact factor dans l’opinion du milieu scientifique n’a pas encore vraiment servi à faire émerger un concurrent (on se souvient de l’H-Index ; vol. 40). En fait, il y a même des indicateurs moins fiables et pourtant utilisés par le CNRS dans certaines procédures. Sinon, c’est amusant de se retrouver en petit comité à lire le blog du CISMeF, avec Enro (qui couvre tout cela bien mieux et avec un avis différent) et PM.
- C’est facile de détester Facebook quand on a déjà un boulot probablement acquis par la force des liens faibles…
- Ecopublix a fini de publier les sept épisodes de sa saga
Évaluation
, tous plus recommandables les uns que les autres. - Chez Enro toujours, un condensé de sociologie des sciences, courant hétérodoxe. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer que je n’ai rien compris à un texte récent de Latour, et qu’un autre texte récent (ignorez la faute dans l’orthographe du titre…) ne m’a pas vraiment séduit — même si je suis bien conscient de valider une partie de l’argument en parlant de
séduction
. Latour est partout, même dans ses propres schémas de publication.Enro note que Popper et Merton sont absents de la liste qu’il cite. C’est un peu dommage de citer Lakatos sans citer Popper, même si ce n’est pas l’historiographie officielle du siècle que l’on rédige. Quant à l’orthodoxie mertonienne, c’est vrai qu’elle disparaît de plus en plus souvent des listes (Michael Polanyi subit le même sort). Il y a un manque de contextualisation évident dans cette omission, si elle est volontaire : Merton rédigeait sa théorie dans un moment historique très particulier.
- Chez Edward Tufte : Richard Feynman on teaching. La dernière ligne confirme une intuition personnelle.
- L’hygiénisme est en hausse, et la résistance au décret antitabac qui vient de rentrer en vigueur est faible comparé à ce qu’elle a pu être par le passé. Robert Solé a récemment écrit sur son petit bout de page dans Le Monde que les interdictions en cascade faisaient partie du
projet de civilisation
en cours et qu’il s’agissait d’un momenthistorique
. Il y a aussi eu quelques textes bien sentis (Sandrine Blanchard dans Le Monde) pour rappeler la distinction mal établie entre tabac et alcool dans l’imaginaire collectif (le second représentant un danger sanitaire et social bien plus considérable à l’échelle d’une société).L’application du décret sert les ambitions du premier primo-ministrable de France, qui a demandé et obtenu la fermeté : il n’y a aucune dérogation possible pour les lieux publics. Nicolas Sarkozy avait plus ou moins laissé entendre l’inverse en visitant un rade de campagne un peu avant l’élection, mais cela n’avait pas convaincu grand monde. Le décret ouvre un deuxième front : jusqu’à présent, la lutte contre le tabac consistait à rendre le prix du tabagisme progressivement prohibitif. À présent, le tabac est également désocialisé : comme la sexualité, il ne peut pas se pratiquer en public (outrage), il sort des mœurs collectifs et s’incruste dans la sphère privée – où il continuera tout de même à tuer les enfants des fumeurs, mais il y a peu de choses que l’on puisse y faire.
- Nicolas Sarkozy sur sa
monarchie élective
:Sa question
De qui suis-je l’héritier ?
mérite réponse. Électoralement parlant, Nicolas Sarkozy a d’abord bénéficié d’un désistement de Charles Pasqua dans un ghetto pour ISFs proche de la capitale. Plus récemment, sa filiation électorale s’est déplacée vers les anciens électeurs du Front National. Intellectuellement parlant, sa principale ascendance semble être l’esprit du général de Gaulle (rien que ça), avec une différence de taille (sans jeu de mots) : vu à travers les lunettes d’Henri Guaino. Ceci répond à cela. - Jacob Christensen a répercuté quelques contributions récentes au long serpent de mer sur le thème de l’utilité des sciences sociales. Celle d’Andrew Gelman me semble la mieux informée, et la plus juste sur une majorité d’observations. Il y a tout de même deux points manquants.
Le premier est que la question n’a pas de sens. Les sciences sociales sont une forme d’interrogation supplémentaire de la réalité ; l’ensemble des activités regroupables dans ces termes restent subordonnées à l’inutilité totale et sans équivoque de l’existence humaine. Apparemment de nombreuses personnes semblent convaincues qu’il y a plus d’intérêt à étudier la reproduction de certains mollusques plutôt que de savoir pourquoi l’espèce humaine se massacre régulièrement au sujet de sa propre sexualité. Mais quel que soit le résultat de cet argument, la dernière phrase du Barry Lyndon de Stanley Kubrick tranchera :
It was in the reign of George III that the above-named personages lived and quarreled; good or bad, handsome or ugly, rich or poor, they are all equal now.
La teneur de nos occupations en attendant de nous décomposer n’a pas tant d’importance que ça.Le second point est une réponse à la question : que devraient faire les sciences sociales pour l’humanité ? Je suis en désaccord total avec l’idée que l’accroissement marginal de la connaissance humaine est un objectif suffisant à toute démarche scientifique. Ce serait confondre la forme (la posture du chercheur désintéressé) avec le fond : la nature du travail scientifique. Je pense que l’on peut unifier l’activité scientifique à partir de l’objectif simple qui consiste à remarquer que la plupart de nos démarches quotidiennes devraient être orientées vers la réduction de la souffrance nous environnant. À ce titre, le premier objectif d’une science sociale comme l’histoire ou la science politique devient l’évitement des erreurs passées, en particulier en ce qui concerne le déclenchement de conflits militaires. S’il y a un groupe d’intérêt qui se constituerait avec mon assentiment, ce serait celui des historiens contre les politiques étrangères bellicistes et pour la résolution des conflits en cours.
Avant de vous lancer dans les commentaires, notez que j’ai bien conscience de soutenir une forme de totalitarisme humanitaire en soutenant qu’il est plus important de trouver un moyen de réhydrater l’Afrique sub-saharienne et de soutenir la pacification des régimes démocratiques en transition que d’établir précisément une sociologie du rire ou d’arrêter la chute des cheveux chez les experts-comptables. Cela fait probablement de moi un affreux partisan des agences de moyens et de la recherche fléchée. Pour terminer, une ligne du mathématicien G. H. Hardy :
I have never done anything
useful.
No discovery of mine has made, or is likely to make, directly or indirectly, for good or ill, the least difference to the amenity of the world.Le bouquin aboutit à des conclusions très différentes des miennes. Il y a un passage très intéressant sur les liens entre les mathématiques et la guerre. Pour contredire Hardy sur la trivialité des mathématiques fondamentales (dans son cas la théorie des nombres), il faudrait que je prouve que les mathématiques servent une forme de civilité pacifiste, largement inoffensive pour l’humanité, et encourageant l’esprit à suivre cette direction en dehors des mathématiques. Son texte peut être facilement lu dans cette perspective, en tout cas je le pense.
- Un membre du Parti socialiste (je n’ose pas dire
leader
) qui s’exprimait à la radio semble convaincu qu’une bonne stratégie d’opposition consiste à dresser le portrait deSarkozy l’Américain
à partir de son projet depolitique de civilisation
. Il y a sans doute un vague espoir dans cette stratégie de miser sur l’anti-américanisme primaire, et un autre vague espoir que l’opinion acquise à cet argument se reporte sur la gauche. Dans les faits, ce n’est pas gagné, loin de là.Idéologiquement, c’est également bancal : une immense différence persiste entre la doctrine conservatrice française et anglo-saxonne, celle du localisme. Le conservatisme compassionnel (présent chez George Bush et chez David Cameron) insiste sur la dépossession de l’État et l’empowerment individuel à des échelons de pouvoir décentralisés. Je ne remarque aucun souci équivalent chez Sarkozy, qui suit peut-être une stratégie de conservatisme compassionnel étatiste, mais certainement pas une stratégie
américaine
ou néo-conservatrice au sens strict du terme. Ce n’est peut-être pas aussi clair dans tous les esprits, mais je pense que l’opinion perçoit cette distinction, même de manière diffuse. Par conséquent la stratégie de l’opposition par l’américanisation du pouvoir restera sans effet majeur, et sera même perçue comme un échappatoire à la question plus épineuse pour le Parti socialiste de l’européanisation du pouvoir.Concernant la
civilisation
évoquée par le chef de l’État et son plumitif, je doute qu’il y ait une référence cachée à Norbert Elias, et je parie sur une influence indirecte de Samuel Huntington : l’argument me semble être que la France doit redevenir une société uniculturelle fondée sur une racine confessionnelle unique. Comme l’ont montré tant de commentateurs, dont Amartya Sen, l’argument est historiquement faux (sinon inquiétant) mais politiquement attrayant parce que la supplique du Front National selon laquelle l’identité nationale est en miettes sous l’influence croisée de la mondialisation, de l’islam et de l’Europe a rencontré un succès populaire déstabilisant pour les partis de gouvernement.Paradoxalement, c’est à la gauche de récupérer le thème de la République, que la droite s’est adroitement appropriée malgré le passé anti-républicain et anti-parlementaire des ligues, et malgré une contradiction possible avec sa position ambiguë sur la laïcité et quelques affichages multiculturalistes au moment de la création du CFCM. Je ne sais pas comment elle doit s’y prendre et je doute qu’elle ait une stratégie claire là-dessus : à part le drapeau opportuniste de Ségolène Royal et les conférences à faible succès de son ex-compagnon, je ne vois aucune décision de grande envergure qui permete de s’extirper de la situation actuelle.
Un revirement chevènementiste sur la Nation et l’Europe serait peut-être plus efficace que la ligne social-démocrate qui néglige la première et reste systématiquement optimiste sur la seconde (un duel contraire a remué le Parti conservateur britannique en 2005, qui cherchait à quitter une ligne trop radicalement eurosceptique). Il faudrait entériner le vote du referendum de 2005 (y compris auprès des autres partis socialistes européens) et accepter l’idée que, en arrière-plan du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, il y a une demande d’action publique légitime dont la base est probablement plus large que l’électorat frontiste. Si possible rapidement avant que les mairies ne se bigardisent elles aussi.
