Les petites choses utiles du mardi, vol. 46
Academia
- Le Monde publie une longue analyse du CNRS par un directeur de recherche, Alain Mauger. C’est écrit dans un agréable style CSO :
pourquoi c’est dysfonctionnel, et pourquoi ça le reste
. il y a des propositions intéressantes, comme créer despréfets de région
pour la recherche. C’est évidemment un document à conserver sous le coude, comme la série 40 de Sans Objet sur le recrutement, à l’occasion de laquelle on relira d’autres textes très utiles chez Baptiste Coulmont, comme son guide à la rédaction de CV (shorter : lisez et suivez les consignes, soyez attentif aux détails). - La tribune presque intelligente de Chris Mooney et d’Alan Sokal ne remet pas le compteur des science wars à zéro, mais quand même :
In truth, there was nothing wrong with inventing science studies; the error was to leap from the valid observation that science arises in a social context to the extreme conclusion that it is nothing more than politics in disguise.
Presque intelligente parce qu’une immense partie des cibles de l’affaire Sokal n’ont jamais défendu cette position absurde (Sokal a su exprimer un certain degré supplémentaire de finesse par le passé, mais cela reste maladroit).
Pour en discuter : Crooked Timber, Edward Tufte, Tim Lambert, Chris C. Mooney (aussi ici et là), PZ Myers, Matthew Yglesias, Benjamin Cohen.
- La minute tabloïd. Le Monde a probabement reçu une enveloppe du gouvernement américain pour mener une discrète campagne de dénigrement de la recherche française afin d’accélér le brain drain. Ou alors peut-être ne se rendent-ils même plus compte de ce qu’il y a d’aberrant à publier :
- Le plus mauvais article jamais publié dans un périmètre de cent mille années-lumière sur le changement climatique. Pour parfaire le paradoxe, le texte est signé par un épistémologue polytechnicien (coïncidence, c’est un collègue d’Alain Mauger, cité plus haut pour son analyse du CNRS). Les dernières lignes du texte sont confondantes :
Mais, attention, lorsque les scientifiques et les politiques font bloc, ça ne présage en général rien de bon… pour les humains ; voir les précédents historiques : nazisme, communisme, Inquisition (les docteurs sont des théologiens).
- L’enquête la moins bien ficelée dans un périmètre de cent mille années-lumière sur l’attractivité de la recherche française. La masse de critiques que l’on pourrait produire à son encontre a fait l’objet d’un résumé efficace.
Il y a pourtant des critiques pertinentes à formuler sur la manière dont le débat se construit autour du changement climatique, de même qu’il y a des manières raisonnées de se pencher sur la recherche française sans jeter le CNRS avec l’eau du bain. Elles ne sont simplement pas dans Le Monde.
- Le plus mauvais article jamais publié dans un périmètre de cent mille années-lumière sur le changement climatique. Pour parfaire le paradoxe, le texte est signé par un épistémologue polytechnicien (coïncidence, c’est un collègue d’Alain Mauger, cité plus haut pour son analyse du CNRS). Les dernières lignes du texte sont confondantes :
- Intéressant entretien avec François Dubet sur la mobilité sociale et les
pistons
:
Pendant les 30 Glorieuses, tout le monde a progressé un peu, le fils de postier devenant instituteur, le fils d’instit professeur et le fils de technicien se muant en ingénieur. Cette mobilité n’est pas aussi forte que dans les fables on aime le raconter, mais le mécanisme de mobilité fonctionne. A partir des années 80, le mécanisme s’est refroidi.
On assiste même désormais à des phénomènes de mobilité descendante, à savoir que les enfants auront des positions inférieures à celles de leurs parents.
Si l’on enfile une paire de lunettes rawlsiennes, on en concluera que le système éducatif français est en échec, puisqu’il ne respecte plus le principe de maximin (où les décisions politiques sont motivées par l’amélioration des conditions de vie des individus les moins bien dotés :
Maximin holds that one should choose that policy, among the alternatives, that brings about the best position for the worst off individual affected by the policy choice.
). - Maria Farrell de Crooked Timber publie sa reading-list. J’ai essayé de le faire plusieurs fois sans y arriver, parce que je lis trop lentement ou trop rapidement. Nouvel essai.
Sur ma table de nuit (dates de publication citées de mémoire) :
- Métier d’historien (Marc Bloch, 1941, commencé récemment, rédigé dans un français qui rend nostalgique),
- La Grande-Bretagne de 1980 à nos jours (dir. Jacques Leruez, 1994, commencé l’été dernier mais déjà lu par le passé ; le chapitre d’Howard Glennester est une mine d’informations),
- The Emperor’s New Mind (Roger Penrose, 2001, commencé l’été dernier, prêté par un ami très tolérant avec mon rythme de lecture),
- In Bluebeard’s Castle (George Steiner, 1971, excellent mais très dense, demande une lecture attentive),
- Cours familier de philosophie politique (Pierre Manent, 2001, adaptation d’un cours à Sciences Po, idem, lecture attentive),
- The Invention of Solitude (Paul Auster).
Récemment passés :
- Outsiders (Howard Becker, 1967, commenté plusieurs fois ici, permet d’avoir les idées claires sur certaines règles essentielles de la sociologie),
- La société bloquée (Michel Crozier, 1970, lecture distrayante qui donne un aperçu de ce qu’est une lecture
CSO
des phénomènes sociaux), - La chambre d’Albert Camus et autres nouvelles (Ron l’infirmier, 2006, premier bouquin très bien écrit, j’attends la suite),
- Adieu Sécu (Claude Frémont, 2005, n’épargne rien ni personne, une approche nécessaire pour comprendre la Sécurité sociale),
- et une pile de vieux exemplaires du Monde 2.
Je dois être fatigué, j’ai eu l’impression de voir Marie-George Buffet là où il faut voir la nouvelle (et première) présidente d’Harvard.
Politikôn
- Baptiste Coulmont nous fait découvrir le Sénat sous un jour nouveau, plus rapide à légiférer que jamais.
- Flash présidentielle. Ségolène Royal est décidément très française : la
sécurité sociale professionnelle
et la concentration de l’attention sur lesinégalités d’accès aux soins
sont deux manières habituelles de réduire, en France, les débats sur la sécurité sociale et les inégalités de santé. Nicolas Sarkozy est décidément peu fiscaliste : la blogosphère ne parle que de l’article de Thomas Piketty (Versac, Phersu, Éconoclaste). - La Cour des Comptes critique sévèrement un large éventail de politiques gouvernementales, et en particulier la réduction de la dette publique, jugée artificielle. Pour ceux qui s’intéressent à la santé, l’article des Échos est un peu plus complet : il y a d’importantes critiques des urgences médicales (rien que les médecins ne s’époumonnent à dire depuis plusieurs années, cependant) et un changement de cap sur les soins palliatifs.
-
nous consentons à l’impôt et récusons des baisses de la fiscalité dont la contrepartie serait l’insuffisance des moyens donnés à la protection sociale des plus pauvres, à l’éducation, à la recherche, à la santé, au logement ou encore à l’environnement.
Comme d’autres, je suis assez réticent aux pétitions en général et encore plus lorsqu’il s’agit de m’en faire le relais. Ceci étant, celle-ci en vaut la chandelle.
- Près d’un médecin libéral sur deux choisit Sarkozy, ce qui en dit long sur le vote des professions libérales. C’est un exemple typique de vote acquis par l’argent, par mesures électoralistes. Les spécialistes avaient demandé de faire passer les consultations à 23 euros, le Jacques Chirac de la campagne de 1995 avait jugé la requête légitime, ce fut fait. À présent, les généralistes tentent d’aligner leur nouvelle autorité symbolique (la
médecine gé
, qui tente de s’extirper de son statut de dernière de la classe aux ENC, est récemment devenue une spécialité) avec une rémunération à l’acte identique aux spécialistes. Dans le jargon, ça donne :C = CS
, et les syndicats sont unanimes sur la question, qu’ils soient signataires ou pas de la dernière convention, ce qui ne peut être que louche :
Il est très coupable que des syndicats, d’une seule voix, puissent nous entretenir du rêve que, ceux qui ont décidé de décaler leur ouverture de rideau de quatre à six ans (par rapport à nous, généralistes) se laisseront rattraper par le rassasiement de notre frustration, et ne diront rien à ce que leur expertise suivie d’un rapport écrit au médecin généraliste (ce qui prend du temps, ne l’oublions pas) ne vaille guère plus qu’un BCG, dont nous estimons avoir le monopole, de peur que le pouvoir d’achat des infirmières ne dépasse le nôtre.
Il revient donc aux pouvoirs publics de se demander si la survie généraliste dépend uniquement de déductions fiscales à l’exil au plateau de Mille vaches. Et à nos élites syndicales de dire la vérité.
Opimed,
Le paradoxe de Buridan. Les nouveaux spécialistes
, 11 février 2007.Annuaire Sécu a rédigé une note récapitulative très complète, avec une revue de presse et des détails sur les institutions engagées dans le conflit. Ce site reste la meilleure référence sur les questions de sécurité sociale, avec une qualité de suivi de l’actualité et de recension qui égale facilement celle de mon autre site de référence, La Documentation française. La troisième source à consulter pour les problématiques ayant trait aux politiques de santé est enfin l’excellent blog Questions de santé.
Varia
- Le Monde a la bonne idée de permettre à ses lecteurs de suivre en RSS le télézapping de la rédaction. Dommage que Canal+ soit encore enfermé dans un système d’inscriptions très rigide qui ne permet pas de suivre facilement les Guignols de l’Info, le Zapping et Groland.
- Lawrence décrit sa blogosphère idéale à partir de deux grandes enseignes de la vente de disques :
La blogsphère que j’aime.
Une Fnac immense dont il serait vain de chercher les murs.
Des rayonnages de livres, BD, musique sous forme numérique à perte de vue.
Du Bach, les Variations Goldberg par Gould ou les suites pour violoncelles par Bylsma en musique de fond. Ou bien une musique adaptée à l’humeur du moment, ce serait presque mieux.
Pour faire plaisir à Lawrence, les Variations sont disponibles en ligne. Je n’ai pas trouvé les suites de Bylsma, mais en guise de musique appropriée à l’humeur, il y a cette sublime version live par Steve Hackett du dernier passage de Fourth of Fifth.
- Vous pensez que ça se soigne ? Moi pas.
- Thrill Jockey Records met les clips de ses artistes en ligne. Les vidéos de Nobukazu Takemura sont probablement les plus déroutantes. Cet artiste est celui qui m’a le plus troublé depuis ma découverte de King Crimson, puis de Robert Wyatt.
- Comment être sûr se réveiller le lundi matin ? Facile, il vous faut 2×25W et la playlist suivante (attention, c’est hermétique, mais si vous avez écouté un peu de techno ces cinq dernières années, certains noms devraient vous parler) :
- Frank Biazzi (belge absolument brillant, mixé par DJ Rush, Takkyu Ishino, Technasia, bref, les meilleurs, hélas coupé net dans sa carrière de DJ par un acouphène) - Turbulence
- Glenn Wilson (suédois, électique, auteur avec Mike Humphries du cruel Aural Exciter sur leur label Punish) - Drake’s Equation
- DJ Boss (croate, parfait inconnu qui a envoyé ses propositions à Kne’ Deep et qui s’est fait immédiatement remarquer) - Axe Pump
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