Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Les petites choses utiles du mardi, vol. 44

30 janvier 2007 · Petites choses

In memoriam Anatol Rapaport, grand adversaire de la guerre du Vietnâm et la guerre en général, et Henri Grouès, dit l’Abbé Pierre.

Pauvre de nous
Ikea, Pauvre de nous, 24 février 2006.

Academia

  • André Gunthert passe la seconde couche [vol. 43] au sujet du droit aux images. La règle est simple: il ne peut y avoir de droits en matière de domaine public – c’est une contradiction dans les termes.
  • Aperçu chez Unfogged : Kieran Healy de Crooked Timber a publié son livre sur le don du sang et le don d’organes, qui a l’air de s’annoncer comme une suite intéressante à l’ouvrage magistral de Richard Titmuss, The Gift Relationship, qui contenait notamment un enseignement essentiel sur les motivations vénales et les motivations nobles (les premières étant exclusives des secondes).
  • [Pierre Bourdieu] innovait donc, mais en s’inscrivant dans une tradition : refaire avec une jeune équipe brillante (Jean-Claude Chamboredon, Luc Boltanski, Claude Grignon, etc.) la geste durkheimienne du fondateur d’une entreprise scientifique à vocation collective. Il n’est pas à notre mesure de faire ici un bilan ou de nous situer dans l’héritage de Bourdieu, tout juste de souhaiter qu’à tout malheur il y ait du bon et que l’on sorte enfin des deux positions, symétriques et mimétiques, qui ont trop longtemps structuré la sociologie française : la réfutation a priori et la répétition adulatrice

    Pierre-Paul Zalio, In memoriam Pierre Bourdieu, Terrains et Travaux.

  • Il y a aussi ce type qui m’annonce, la mine enfarinée et d’un ton de secrétaire d’UFR, un délais normal d’évaluation des articles de 3 à 6 mois pour sa revue… après avoir consciencieusement effacé son précédent courrier électronique, que j’avais pris le soin de citer en dessous de ma demande de nouvelles, dans lequel le même délais normal était de 1 à 3 mois. Nous sommes évidemment à 3 mois plus quelques jours, et la franchise est en rupture de stock dans la supérette du coin de la rue.

    (…)

    Aujourd’hui, je maudis l’ironie qui veut que les milieux universitaires soient tout à fait semblables à l’ENA, avec une bonne grosse louche de médiocrité en plus. Ca semble anodin, comme ça, mais la médiocrité qui se gargarise et s’auto-congratule, on fait difficilement plus irritant.

    Pas Cathodique, La caravane passe ?, 16 janvier 2007.

    A réception d’un courrier concernant un article soumis il y a précisément trois mois, on s’attend à une bonne, une moyenne ou une mauvaise nouvelle. Mais ce à quoi on ne s’attend pas, c’est un message du type : l’un des relecteurs trouve l’article écrit trop petit (point 11), il faudrait le renvoyer en point 12. Les pairs qu’il ne faut pas se coltiner… mais ce n’est pas une découverte.

    Ibidem, Des hauts, des bas et des nuls, 13 janvier 2007.

  • La Documentation Française publie un dossier sur la recherche en Europe.

Politique

  • Barack Obama drôle. Notez que, comme Hillary Clinton, il a placé le système de santé en seconde place dans sa déclaration de candidature, juste après la guerre en Irak.
  • Il est proposé d’inscrire le principe de l’irrévocabilité de l’abolition de la peine de mort dans la Constitution. La peine de mort est le signe du despotisme. La loi du talion, qui consiste à traiter un coupable de la même manière qu’il a traité les autres, inscrite en droit positif dans la loi des Douze Tables, en est l’illustration. Pour Montesquieu, les États despotiques, qui aiment les lois simples, usent beaucoup de la loi du talion. Nombreux sont ceux qui, parmi nos voisins européens, ont d’ores et déjà introduit l’abolition définitive de la peine de mort dans leurs normes constitutionnelles. La France doit s’inscrire dans ce mouvement..

    Tiens, mon ancien député :

    Après l’exposé du rapporteur, M. André Vallini a indiqué que le Groupe Socialiste apporterait un soutien résolu, total et enthousiaste à une initiative du Président de la République qui, au terme de son second mandat, n’est pas sans rappeler la manière dont François Mitterrand avait inauguré sa présidence, en 1981, par un geste symboliquement fort.

    Sauf que Mitterrand était en début de mandat et qu’il avait dû (et pu) forcer la main à l’opinion publique pour accomplir son geste. Il n’y a aucune continuité symbolique entre les deux présidents : la décision de 1981 illustrait une spécifité de la Cinquième République concernant le pouvoir de l’exécutif et requérait un capital politique important, la décision de 2007 a toute la fadeur d’une décision de président du Conseil.

  • Jean de Kervasdoué fait partie, avec d’autres comme Claude Frémont, de la toute petite frange de résistants aux idées reçues dans le domaine de la santé. Sa tribune dans Le Monde écorche une large série d’idées reçues sur notre système de santé, qui a récemment fait l’objet d’une publication de synthèse très utile. Voici trois points que je trouve particulièrement intéressants dans son texte :

    1. L’augmentation des dépenses de santé n’est pas liée au vieillissement de la population. Je pense qu’on peut/doit nuancer et écrire pas seulement liée à la démographie, mais il faudrait retourner dans les études de la Drees pour vérifier si l’âge a vraiment été standardisé.
    2. Le ratio médecins/infirmiers est très faible en France, ce que l’on peut probablement expliquer par une structure professionnelle qui a réparti très inégalement le prestige des deux activités en France, par exemple en termes d’activité de recherche, dont les infirmiers sont pratiquement exclus. Ron est le blog de référence à lire pour réaliser à quel point l’infirmier est considéré comme une activité technicienne/exécutante en France.
    3. Au sujet de la nouvelle liberté tarifaire des médecins libéraux [vol. 43], Jean de Kervasdoué complète l’argument déjà déployé dans ce blog au sujet des inégalités de santé :

      L’UMP souhaite instaurer une franchise pour les patients et une certaine liberté tarifaire pour les médecins libéraux. Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre. Pourtant, l’on sait que tout financement direct par le patient augmente les inégalités d’accès, c’est évident, mais on sait moins qu’une telle politique accroît aussi plus que proportionnellement les dépenses. Trente années de recherche dans ce domaine montrent que, dans de tels cas, les honoraires augmentent, pas la qualité du service. Il y a seulement un effet prix qui se répercute sur les dépenses publiques.

  • Grand débat chez Jean Quatremer autour des élections régionales britanniques qui se profilent. Le journaliste de Libération note que l’Écosse pourrait redevenir indépendante si la suite d’événements plus ou moins probables se produisait : majorité SNP/Greens, referendum, vote majoritaire pour l’indépendance.

    Bien que résidant dans la capitale du pays en question, je ne suis que moyennement informé sur le sujet, cependant au moins deux éléments de cette chaîne d’événements sont improbables à l’heure actuelle : les derniers sondages lus dans le Scotsman n’offrent pas de majorité à la coalition SNP/Greens, et même en cas de victoire des indépendantistes, les sondages en population générale ne sont pas favorables à l’indépendance (les Écossais se perçoivent comme contributeurs bénéficiaires nets du Royaume-Uni).

  • Phersu sert d’ampli-op aux textes d’Éconoclaste sur les enseignants du secondaire, un thème cité dans la pré-campagne de Ségolène Royal et qui me touche un peu plus que les autres puisqu’il concerne mes deux parents.

    L’enseignant du secondaire est un exemple canonique de classe moyenne dont le niveau de vie stagne depuis une dizaine d’années :

    Selon l’Insee, là encore, leur niveau de vie n’a augmenté que de 1 % par an sur la dernière décennie ; c’est peu - et c’est probablement la source majeure de ce sentiment d’appauvrissement si répandu.

    Bernard Salanié, La France s’appauvrit-elle ?, Le Figaro, 23 janvier 2007.

    Effectivement, si l’on suit les tableaux de l’Insee, ce niveau de vie ne s’est élevé que légèrement, mais si l’on stylise certaines variables présentes dans la culture professionnelle et dans l’imaginaire collectif, comme le prestige social ou la densité du travail administratif à fournir en parallèle à l’activité d’enseignement, le niveau de vie de l’enseignant du secondaire s’est plutôt érodé, voire a considérablement régressé.

    Dans cette perspective, la recommandation des trente-cinq heures au collège prête à sourire, étant donné que l’Éducation nationale n’offre aucun espace de travail à l’enseignant du secondaire lambda. Pour faire trente-cinq heures au collège, il lui faudrait en passer dix-sept dans une salle commune à tout le personnel enseignant, en parallèle à ses dix-huit heures de cours.

    Ceci étant, si le Parti socialiste prévoit de quintupler la superficie des salles des profs et de les doter d’une documentation intégrale couvrant l’ensemble des programmes de l’année académique en cours, on peut raisonnablement espérer que le vote des enseignants restera à sa place.

  • Comme signalé par Versac, Hugues et Éconoclaste, Lieu Commun va recevoir un contenu propre. Avec un peu de chance, il y aura peut-être des interviews couplées à la Bloggingheadz , comme pour certains blogueurs de Crooked Timber.
  • Bernard Brunhes a signé une colonne dans Telos-Eu qui rappelle à certains égards La société bloquée, expression de Stanley Hoffman reprise par Michel Crozier.
  • Bernard Belloc veut libérer l’université, toujours dans Telos-Eu, et certaines de ses propositions sont intéressantes (par mesure de précaution, je répète : intéressantes, pas recommandables : je n’ai aucune compétence pour en juger). Concernant la sélection des étudiants :

    … sans aller jusqu’à des systèmes de quotas, des mécanismes incitatifs peuvent très bien être mis en place attribuant par exemple des subventions publiques différenciées selon les taux d’insertion professionnelle des diplômés (obligation de résultats pour les universités), et croisant ce critère avec l’origine sociale des étudiants (obligation d’égalité d’accès à l’enseignement supérieur à compétences identiques). On obtiendrait ainsi un système de subventions diversifiées : un étudiant de milieu aisé réussissant ses études et son insertion rapporterait moins de subventions publiques qu’un étudiant réussissant de la même façon mais venant de milieux modestes.

    L’auteur veut créer un système d’incitations qui accentuerait un phénomène déjà observable à l’université, c’est-à-dire la démocratisation de l’enseignement supérieur (les enfants de familles modestes y sont plus nombreux en lettres que dans les grandes écoles ; c’est également observable par filière).

    L’auteur insiste aussi sur le double devoir de formation intellectuelle et professionnelle de l’université. S’il est difficile de mesurer le succès de l’enseignement supérieur en termes de formation intellectuelle (personne n’a encore inventé l’indicateur agrégé qui mesure l’élévation du niveau de conscience des citoyens…), c’est peut-être plus simple pour la formation professionnelle. Et l’échec y est peut-être aussi plus patent.

  • Le Monde publie un court article sur la représentation des Français à l’étranger, avec certaines inférences électorales pas très bien ficelées (Traditionnellement, cet électorat vote majoritairement à droite. Lors du référendum sur le projet de Constitution européenne, il s’était prononcé à 81 % en faveur du oui.).

    À mon installation à l’étranger, je me suis signalé à mon consulat et inscrit sur les listes électorales, en plus de ma procuration pour les élections législatives. Je n’ai eu aucun autre contact avec mon consulat, qui ne s’est pas plus manifesté (offres d’emploi ? revue culturelle ?). La façon dont la France se désintéresse de ses représentants à l’étranger (malgré leurs poids électoral conséquent) est un signe parmi d’autres de la rupture fondamentale d’avec l’esprit d’empire qui l’animait jadis, et dont la francophonie est le dernier symbole plus ou moins intact.

    Notez que l’UMP a nommé l’ineffable Thierry Mariani au titre de secrétaire national de l’UMP chargé des Français de l’étranger, un député dont les formidables capacités mentales et gouvernementales ont déjà été esquissées dans les petites choses utiles du mardi par le passé [vol. 42].

  • Lorenzo Zucca rapporte que Silvio Berlusconi a choisi son dauphin : ce sera Gianfranco Fini, qui ne soutient pas la Ligue du Nord sur l’indépendance de leur région-fantôme (Christophe Bouillaud, Marta Machiavelli).
  • La culture commune n’a pas tourné selon les formes ambitieuses imaginées par les zélateurs de l’Education populaire, la démocratisation des arts cultivés est au point mort : mille esprits chagrins s’en lamenteront. A la place, s’est répandue une culture expressive individualiste dont on n’a pas fini d’analyser les bizarreries et les retombées sociales et politiques. Une culture qui jouit d’une influence grandissante auprès des élites, enchantées de se raconter via les blogs, les biographies et les livres d’opinion.

    Monique Dagnaud, La société d’expression de soi, Telos-Eu, 29 janvier 2007.

Technologie

  • Google Video Google possédant désormais Youtube, les moteurs de recherche de Google Video et de Youtube sont en cours de fusionnement. Une requête sur Pierre Carles dans Google Video UK renvoie vers les films de ce dernier, hébergés grâce à la générosité de Google Video en termes de taille et de durée de vidéo autorisées, mais aussi vers des vidéos plus courtes de Pierre Carles hébergées sur Youtube (image ci-contre).

    En regardant des extraits de Pas vu pas pris, que j’avais déjà vu dans une petite salle grenobloise lors de sa diffusion au cinéma, je me suis demandé l’impact que le film de Pierre Carles [bio] aurait pu avoir s’il avait bénéficié des moyens de diffusion actuels dont on dispose sur Internet. Pas vu pas pris aurait pu être visionné à très grande échelle, avec une très grande visibilité. L’absence du documentariste sur Internet (son nouveau film a quand même son site dédié) me laisse toutefois penser que sa démarche est différente, soit qu’il n’a pas vocation à toucher un si grand public, soit qu’il souhaite vraiment atteindre la télévision.

Vrac

  • Le sketch de Chris Rock sur les niggers (et dans une moindre mesure celui-ci) est une sorte d’exutoire stupéfiant, assez proche dans l’idée que je m’en fais de l’humour juif dans la fonction qu’il doit remplir.
  • Le témoignage du policier qui a défendu un supporter israélien contre un groupe de supporters parisiens, avant d’en abattre un dans un geste de légitime défense, est accablant : sale juif, on va vous tuer, On va le niquer le négro. Ses propos sont confirmés par des témoins de la scène, mais leur manque total d’originalité laisse de toute façon une place très limitée au doute.
  • Aperçues chez Boulet, des bandes dessinées en vingt-quatre heures (Phersu en parle et renvoie aux planches de Trondheim ; ne ratez pas celles de Boulet, plus lui-même que jamais).
  • Bel hommage à l’Abbé Pierre sur le blog Questions en santé.
  • Lu dans le New Scientist : le taux de nicotine dans les cigarettes a augmenté de 10%. Une journaliste de Spoonful of Medicine, un blog du Nature Publishing Group, donne quelques bribes des nouvelles stratégies des industriels du tabac aux États-Unis.

Déja quarante-quatre volumes de petites choses utiles. Remonter dans les archives des petites choses est assez rigolo, j’ai déjà oublié 80% de ce qu’elles contiennent.

La semaine prochaine, je tente un nouveau style rédactionnel, proche de Tom Coates sur Plastic Bag (récemment encensé par Contented).

Référence : François, Les petites choses utiles du mardi, vol. 44, Boîte Noire, 30 janvier 2007.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/petites-choses/44/.

Discussion

5 commentaires :

Pas sûr qu’on fasse du Blogginheadz (faut pas déconner, les communards ne sont pas Henry Farrell ou Yglesias ou Drezner non plus), la télé n’est pas encore le fort des communards, dont pas mal sont anonymes.

Sans compter la barrière technologique. On se lance plutôt dans l’audio, pour l’instant, en mode plus collectif (dans un format un peu Esprit Public, hebdomadaire). Numéro 1 en ligne. Le numéro zéro était très marrant. Tes conseils et remarques sont les bienvenus.

… sont en cours de fusionnement : fusion ?

versac, 30 janvier 2007

Tu as raison, j’avais oublié l’anonymat de certains blogueurs.

La comparaison avec L’Esprit Public est excellente. Attention Versac, il te manque le lien vers le podcast sur la première page podcast, ton plugin n’affiche pour l’instant que l’icône sans lien vers la source audio. Heureusement les liens fonctionnent sur les pages section.

Fusion : ouaip. Corrigé, merci !

François, 30 janvier 2007

L’Ecosse est “contributeur net” ou “bénéficiaire net”? Le deuxième me semble expliquer de manière plus logique le fait que l’Ecosse ne veut pas être indépendante. Non?

Jérémy, 30 janvier 2007

L’Écosse est bénéficiaire nette en Grande-Bretagne : elle a les dépenses publiques sur PIB de la Finlande et le taux de prélèvement obligatoires du Canada.

Sinon, il y a ces quelques aspects historiques et géographiques sur l’Écosse.

alexandre delaigue, 30 janvier 2007

Oui aux deux derniers commentaires, je viens de corriger ce lapsus non freudien.

François, 30 janvier 2007

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