Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Les petites choses utiles du mardi, vol. 38

19 décembre 2006 · Petites choses

Jacques Chirac et le colonel Kadhafi, novembre 2004 (c) Reuters Rajout de dernière minute : les Tripoli Six (vol. 37) ont été condamnés à mort par la justice libyenne. Ce serait peut-être le moment venu pour tous ceux qui possèdent des blogs influents mais qui sont gagnés par l’ennui (ici et ) de recommencer à se saisir eux-mêmes de l’actualité au lieu de se laisser capter par celle que d’autres façonnent pour eux, id est les candidats à l’élection présidentielle et les mainstream media.
Tripoli Six

Des petites choses utiles avec un nouveau gros pavé sur la loi de financement de la sécurité sociale, parce que c’est un des dossiers les plus parlants sur l’action gouvernementale, de par son poids (législatif, financier, symbolique, social) mais aussi les méthodes employées.

Ah que coucou (sic) (c) Les Guignols de l'Info, Canal+ Ce volume des petites choses utiles est dédié aux députés ayant voté pour la loi de finances de 1989, qui a créé l’impôt sur les grandes fortunes, ou ISF dans sa dénomination actuelle. Ces braves gens viennent de nous débarrasser de l’équivalent musical fonctionnel de Jacques Chirac, et ce n’est pas la moindre des réussites de la Cinquième République.

Academia

  • Stayin’ Alive rejoue la pièce habituelle sur la liberté et la santé publique.
  • Voilà probablement une bonne manière de fermer la parenthèse Canto-Sperber.
  • Un entretien avec Pierre Lazar (ex-DG Inserm), redécouvert par une note sur l’imbrication entre associations et recherche chez Enro. Le document est intéressant parce qu’il montre l’intérêt d’une histoire des institutions pour mieux les comprendre et les faire évoluer (exemples : Sécurité sociale, CNRS). Cette histoire est aussi une forme de contre-argumentation aux entreprises régulières de dynamitage. C’est un combat entre deux themata (Holton) classiques, la continuité et la discontinuité, qu’on retrouve partout en science et dans le monde des idées, comme Mannheim l’a expliqué au sujet de l’esprit des Lumières et du romantisme. Un bon exemple était celui des deux invités d’Alain Finkielkraut la semaine dernière : Régis Debray défendait l’idée que l’islam a six siècles de retard sur la chrétienté (continuité, avec parallélisme des religions et décalage temporel), alors qu’Élie Barnavi lui refuse l’accès à la modernité (discontinuité, avec disymétrie des religions et rupture de nature propre).
  • Le site de France Culture est dans la panade (je ne sais pas pourquoi), mais le dernier numéro de La suite dans les idées est à ne surtout pas rater. Il est consacré aux émeutes de novembre 2005 et le line-up est excellent, avec notamment Robert Castel et Éric Maurin pour leurs articles dans le dernier numéro des Annales HSS.
  • Quelques nouvelles autour de l’open access (OA) et de la Public Library of Science (PLoS), que Nature accuse un peu rapidement d’être dans une mauvaise passe financière, alors même que le Wellcome Trust s’est converti à l’OA et que PLoS One (encore plus OA que les revues PLoS précédentes) est en cours de lancement.

    Mise à jour, 21 décembre 2006 : le lancement de PLoS One, le mardi dans les petites choses utiles, le jeudi dans Le Monde.

    L’article contient quelques imprécisions : C’est sur ce type de base de données en ligne que le mathématicien russe Grigory Perelman a fait connaître ses travaux sur la conjecture de Poincaré : non, Perelman avait déposé son manuscript sur arxiv, qui est comme son nom l’indique une archive et pas une revue.

    L’article termine sur ces lignes : Certains interprètent le lancement de PLoS One comme une volonté de publier un plus grand nombre d’articles que dans les revues très sélectives comme PLoS Biology et PLoS Medicine. Et d’augmenter, ainsi, les revenus de l’éditeur. Mais l’auteur n’explique pas ce qui peut pousser les scientifiques à publier dans les revues PLoS. L’article mentionne que leur diffusion est libre et gratuite, ce qui est un peu réducteur mais vrai. Il mentionne aussi le rythme de publication, sans expliquer qu’une publication scientifique hebdomadaire, dans un univers habitué aux Annals et aux quarterlies, c’est du fast-tracking institutionnalisé, et que c’est ça qui justifie le prix de la publication.

    Pourquoi ? En 1950, deux équipes de chercheurs publient simultanément leurs résultats des deux côtés de l’Atlantique, dans le BMJ et dans le JAMA. Leurs résultats concernaient le lien entre tabac et cancer du poumon. L’équipe britannique (Doll et Hill) sont devenues des célébrités mondiales grâce à ce travail, qui avait été fast-tracké après la publication des résultats de leurs confrères états-uniens. Publish (quickly) or perish.

Spécial outre-Atlantique

Un petit encart de petites choses utiles et actuelles sur les États-Unis, cette nation fascinante qui inquiètait Michel Butor dans un entretien au Magazine Littéraire de cet été (le quotient intellectuel des dirigeants du monde est effroyablement bas).

  • Les scientifiques américains entament leur divorce d’avec les autorités publiques.
  • Faut dire que les mêmes scientifiques l’ont peut-être un peu mauvaise que leur gouvernement ne trouve rien à redire à la parodie de procès en cours en Libye (voir aussi l’exergue du vol. 37, vol. 26).
  • Puisqu’on parle des États-Unis, dans le dernier épisode de The West Wing, on voit une équipe de déménageurs vider le bureau ovale et remplir des cartons avec les bouquins de Josiah Edward Bartlet. Pour ceux qui auront scruté l’écran suffisamment près, on distingue alors nettement une lecture du président : Il faut défendre la société. Ça, c’est la fiction. En ce moment, la mode, c’est plutôt surveiller un peu, punir beaucoup.
  • Un dernier pour la route : au pays où la séparation de l’Église et de l’État est constitutionnelle, Keith Ellison n’est pas certain de pouvoir prêter serment sur le Coran. Troublant. Cette opposition montre deux choses au sujet des associations ultra-chrétiennes qui attaquent Ellison. D’une part, leur haine de l’islam est viscérale et ne peut plus se justifier en référence au croyant. D’autre part, le pouvoir spirituel l’emporte sur l’autre.
  • Je ne pouvais pas décemment clore sans citer Ministry, pour son No W [live]. Ministry, définissable rapidement comme du rock industriel produit par quelques rockers et un héroïnomane dans un ranch, avait aussi composé la chanson qui ferait office de bande originale à la guerre froide si elle en avait besoin, N.W.O. – New World Order, observez le lien méga-subtil avec No W – avec Burning Inside (même groupe) et Les Brutes de Trust, chanté avec un t-shirt Solidarnosc en remplaçant les brutes par les Russes.

Politique

  • Quand j’ai vraiment besoin de me marrer, je cherche les dernières tribulations de Chrsitian Vanneste, dont le comique involontaire est absolument stupéfiant. Sa saga au tribunal est un véritable trésor.
  • Hélas l’actualité politique n’est pas toujours aussi amusante. Dans l’article sur Christian Vanneste face aux associations homosexuelles cité plus haut, on peut lire que la justice prend systématiquement le côté des plus faibles. Les déboires de Denis Robert, journaliste qui a enquêté sur l’affaire Clearstream, montrent l’inverse.
  • Extrait des petites choses utiles du mardi (vol. 35) au sujet de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS 2007) :

    … le Sénat a jugé bon d’autoriser le gouvernement à mettre en place par arrêté un nouveau secteur tarifaire, dit optionnel, au sein duquel les médecins spécialistes pourront, dans le respect de certaines règles, pratiquer des dépassements d’honoraires (rapporté par Alain Vasselle). Si l’on cherche d’autres trucs rigolos dans la loi, il y a la prolongation du médecin référent jusqu’en 2007, une réforme Jospin qui n’a jamais fonctionné (l’accord était non contraignant) mais dont le principe était intéressant (la différence avec le médecin traitant de Douste-Blazy étant justement l’impossibilité de dépassement d’honoraires).

    Le Conseil constitutionnel, particulièrement à cran sous le gouvernement actuel, ne l’a pas raté : l’article en question s’est fait aligner, au même titre que vingt-deux autres articles (soit près de la moitié des articles de la loi avant son passage en Commission Mixte Paritaire). Fouillez un peu : tous les articles de l’exécutif ont sauté (notamment le projet Chirac pour les petites entreprises et le projet Bertrand de numéro unique pour les fichiers Sécu que tout le monde s’entête à vouloir appeler dossier médical personnalisé).

    Les commentaires aux Cahiers sont d’un euphémisme savoureux :

    La loi de financement de la sécurité sociale pour 2007 (LFSS 2007) constitue un record préoccupant en termes de gonflement, lors de l’examen parlementaire, d’un texte qui, par nature, devrait être ramassé et prêter à une discussion centrée sur les grandes questions relatives au financement de notre système de sécurité sociale.

    Dans leur recours, enregistré le 1er décembre 2006, les députés de l’opposition contestaient cinq articles sur le fond, mais dénonçaient aussi l’abus du droit d’amendement par le Gouvernement et la majorité.

    Ils soutenaient en particulier que plusieurs articles de la loi déférée, introduits par le Gouvernement au Sénat, constituaient des mesures nouvelles méconnaissant la règle de la priorité d’examen par l’Assemblée nationale des textes financiers.

    Ce grief - le plus pertinent du recours - a conduit le Conseil à un nouveau resserrement de sa jurisprudence relative à la qualité du travail législatif, dans le droit fil des positions qu’il a prises dans un passé récent (règle de l’ « entonnoir », clarté et sincérité des débats…) sur un sujet qui n’a malheureusement rien perdu de son actualité.

    La suite du commentaire explique deux phénomènes qui gagneraient à être connus : la droite n’est as plus respectueuse de l’équilibre des dépenses publiques que la gauche, et le PLFSS 2007 est un record en ce qui concerne les cavaliers sociaux, c’est-à-dire les mesures fiscales dissimulées derrière des modifications illégitimes du régime de sécurité sociale.

  • Grosse Fatigue est revenu dans la danse le temps d’une valse de pronostics sur l’élection présidentielle de 2007.
  • Je pensais que l’enquête du Canard Enchaîné sur les sites Internet du PS et de l’UMP se passait de commentaires, mais Thierry Vedel a quelques remarques judicieuses à son égard.

Tech

  • La preuve que je ne comprends rien au fonctionnement d’une rédaction : Libération vient de publier un texte désastreux (cf. l’essentiel vu par ARHV), alors que le quotidien au moins deux excellents connaisseurs de la blogosphère, nommément Florent Latrive et Daniel Schneidermann.
  • Jakob Nielsen looks at movies and what they get wrong about usability.
  • Une leçon de technologie de Jean-Luv Godard (défini comme un fumiste pour certains, un génie pour d’autres—comme Pierre Bourdieu, en somme).

Trivia

  • As usual, far2stoned makes it to my own list of funniest stuff found on the Internet this week.
  • Au risque de me répéter, Jeff Mills reste dans mon Top Five des meilleurs artistes actuels. En 1995, Metallica avait déjà prouvé que plaquer un ensemble philarmonique sur du thrash metal pouvait donner l’un des albums live les plus réussis de la décennie 1990 (serious kudos à Deep Purple, qui ont aussi essayé longtemps pour un résultat pas terrible). Jeff Mills l’a fait, et l’explique très bien. La profondeur de sa vision de la musique électronique le rapproche d’Aphex Twin.

Référence : François, Les petites choses utiles du mardi, vol. 38, Boîte Noire, 19 décembre 2006.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/petites-choses/38/.

Discussion

7 commentaires :

Lumineux cette distinction entre continuité et rupture. C’est une des vraies causes du dialogue de sourds sur les OGM entre scientifiques et société civile, mais aussi d’ailleurs entre scientifiques de culture micro (biologie moléculaire, génétique, biotechnologie) et scientifiques de culture macro (biologie des populations, génétique des populations, écologie)…

Enro, 19 décembre 2006

Gerald Holton est un auteur lumineux, son analyse des expériences de Millikan m’avait fasciné. J’ai rajouté quelques liens vers les ouvrages auxquels je faisais référence, ainsi qu’un encart sur les Tripoli Six. Tu n’auras pas raté l’ajout du logo du Café des sciences dans la sidebar du blog (visible uniquement en dehors du mode pleine page).

François, 19 décembre 2006

François, tu as raison, il faut se ressaisir. Belle évocation de Steiner. Merci pour ces choses utiles, qui le sont vraiment très.

versac, 19 décembre 2006

Il faut se ressaisir soit, mais en parler sur le Net est-ce quelque chose qui peut vraiment fonctionner? 145 Prix Nobel ont appelé contre la peine de mort, sans succès… Il ne faut pas surestimer les blogs, non ?

Ellaurenzovfoot, 20 décembre 2006

On fait avec ce qu’on a… Les échos dans la blogosphère ont un impact minime mais le principal serait de mettre au courant ceux qui n’ont pas vu l’information dans les journaux (une colonne en bas de une du Monde, une page 6, c’est pas mal, mais pas glorieux non plus).

François, 20 décembre 2006

Mec c’est fou, t’es cité sur Le Monde.fr, bravo.

klx, 20 décembre 2006

C’est une jolie preuve de l’influence de Versac, cité plus haut.

À noter : Le Monde d’aujourdhui met le paquet sur l’affaire, avec une pleine page et un éditorial qui n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il faut donc modifier mon commentaire précédent en termes de couverture de ce scandale.

François, 20 décembre 2006

Laisser un commentaire :