Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Les petites choses utiles du mardi, vol. 36

5 décembre 2006 · Petites choses

Avant d’entrer dans le trente-sixième volume des petites choses utiles du mardi, amusez-vous à compter le nombre d’articles du Monde se référant explicitement à Internet, aux blogs et aux sources d’information en ligne. La plupart des articles sur les Boulognes Boys font référence à Internet : parfois c’est le forum du groupe qui est cité, d’autres fois ce sont des interviews réalisées par messagerie instantanée qui sont utilisées (quand l’intrview ne porte pas directement sur un webmaster). Même l’article sur le Ballon d’Or contient une référence à Wikipedia.

Academia

  • Couverture du livre de Bernard Maris Libération cherche définitivement sa perte : qu’est-ce qui peut pousser un quotidien national à donner une colonne à Bernard Maris ? Les Notes d’un économiste ne l’ont pas loupée, et un commentaire (Alexandre d’Éconoclaste) efface tous les doutes sur le comportement quasi-pathologique du personnage :

    Le premier livre de Maris que j’ai lu était les 7 péchés capitaux des universitaires, dans lequel il expliquait que la profession était composée intégralement de fainéants, lascifs, ignares, népotiques, et grotesques. Le second était “des économistes au dessus de tout soupçon” dans lequel il expliquait que les économistes sont des menteurs, des ignorants, des idéologues qui racontent n’importe quoi, que les experts qui parlent dans les journaux disent toujours n’importe quoi.
    Aujourd’hui, Maris est universitaire, professeur d’économie, et commentateur économique dans divers journaux et médias, et est considéré comme un gourou dans le milieu alter. Sa carrière est une vaste prophétie autoréalisatrice.

    À suivre sur le même blog, un texte sur l’hétérodoxie en économie (shorter : le profil du chercheur contestataire en économie étant très exigeant, les hétérodoxes sont rares, précieux, et si je peux extrapoler, hélas noyés dans une large et vaste masse de sombres crétins).

    Cette colonne me laisse perplexe, avec une question : pourquoi les économistes, esprits au demeurant pas plus minables que d’autres, laissent les gourous, les charlatans, les plus mauvais d’entre eux parler au public ? Question formulée par Bernard Maris lui-même, si l’on suite le compte-rendu de son dernier ouvrage. Throwing stones at the glass house? Le débat sur ces questions semble se concentrer chez Florent Latrive.

  • The Social Science Statistics Blog shows how stats break into different languages whan they break into different disciplines.
  • The American Political Science Review (a.k.a. APSR for polisci geeks) just published the last issue of volume 100, which contains a nice list of commentaries on the 20 most quoted references from the journal.
  • Crooked Timber reminded its readers about the World AIDS Day, the planetary tragi-comical farce where we all fake to care for subsaharian countries and hope that Bill and Melissa Gates are doing something good over there (oh, the irony of verticality: retroviral drugs with no health service to distribute and monitor treatment are pretty useless, so expect low success rates for these types of philanthropic-but-brainwashed programmes).
  • Daniel Drezner reports: 100% polisci-raised bloggers are on air at Bloggingheadz.
  • Science Policy and Information News (SPIN) stays the best source for information about science policy in the UK.
  • Scottish flag I was given a Scottish flag while walking down Princes Street this morning. St Andrews Day means a bit more than a free flag though: Euan Mac Donald has a few nice paragraphs about Scottish independence at The Transatlantic Assembly. It’s always a good time to read Gellner again: what he wrote about nationalism (the combination of love for your country and hate for another one) applies perfectly to the case of Scotland (as Pierre Manent explains in his Cours familier de philosophie politique, this happened in France in two steps, first by hating the English from the 14th century onwards, and then through the French Revolution).
  • Cognitive Daily has a few psychological insights on the Sean Bell shooting, also discussed below.

Tech

  • C’est une vieille histoire, mais le cas quasi-pathologique (oui, encore un) du spammeur Jérémy Dumont me fait encore rigoler.
  • Un problème de néthique chez Fred Cavazza : comment gérer les sollicitations commerciales quand on est blogueur ?

Vrac

  • Le Monde Diplomatique se rapproche du blog. Sa livraison de décembre contient plusieurs textes très intéressants, sur les théories du complot autour du 11 septembre, sur la guerre au chômeur (thématique de plus en plus en vogue), et sur l’amiante également.
  • far2stoned dans le texte :

    From: Margaret
    Sent: 28 November 2006 09:33 GMT
    To: Gary
    Subject: Re: Fucking idiot hiring policies

    I don’t CARE that she hired her sister, she’s in charge of Purchases, she can hire whoever she wants. But this is the last time I’m going to warn you - the word is nepotism. NEPOTISM. Not incest.

  • Robert Solé ferait un excellent blogueur.
  • La mort de Sean Bell a plus d’un côté tragique :

    Sean Bell […] a été tué, et deux de ses amis, Joseph Guzman, 31 ans, et Trent Benefield, 23 ans, ont été blessés sous un déluge de feu tiré par cinq agents en civil de la police de New York. Ces derniers auraient utilisé plus de cinquante balles. Sean Bell et ses amis n’étaient pas armés. […]

    Sean Bell a été touché de deux balles, Joseph Guzman par onze projectiles et Trent Benefield atteint trois fois aux jambes.

    Le reste de l’article du Monde permet de déduire qu’à bout portant ou presque, la police de New York n’atteint pas sa cible plus d’une fois sur trois.

  • Presque amusant, le comportement des agents du ministère de l’Intérieur :

    Sunnite et issu d’une famille communiste, Hussam, 27 ans, déclare avoir fui l’Irak alors qu’il était harcelé et menacé de mort par les milices chiites du courant el Sadr. Le 10 novembre, le ministère de l’intérieur, après un avis de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), a cependant jugé “manifestement infondée” la demande d’asile de Hussam.

    Dans mon souvenir, Pál nagybócsai Sárközy fuyait lui aussi un pays en guerre.

Les petites choses utiles du mardi volume 36 (déjà) se terminent sur un coup de pouce à un ami peintre, Jérémie Iordanoff :

Dans le vide
Jérémie Iordanoff, Dans le vide, aquarelle sur papier, 2006.

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Référence : François, Les petites choses utiles du mardi, vol. 36, Boîte Noire, 5 décembre 2006.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/petites-choses/36/.

Discussion

7 commentaires :

Ton shorter de mon billet m’a fait hurler de rire. C’est exactement ce que je voulais dire, et ta version a l’immense mérite de la simplicité.

leconomiste, 5 décembre 2006

Tous les liens vers le débat sur la science économique, dans lequel la petite controverse autour de Bernard Maris n’est finalement qu’un prétexte, étaient extrémement intéressants! (Même si je ne suis pas d’accord avec toi sur le cas d’Oncle Bernard, excellent vulgarisateur qui ne fait que “tordre le baton dans l’autre sens”, selon l’expression de Bourdieu. Et si ces présupposés politiques apparaissent plus directement que ceux des “bons” hétérodoxes français (Guerrien, Amable, Lordon, Boyer, Sapir, Plihon et consorts), ce n’est pas une “tare” qui condamne par avance le contenu de ses propos : la science économique est par nature politique. Maris dit clairement qu’il préfère le modèle de la “gratuité” et de la coopération (sur le modèle du logiciel libre) au modèle de la concurrence et du brevet. Certes il ne produit pas lui même d’analyses empiriques, d’articles publiables dans des revues académiques, mais il n’en a pas moins lu tous les “bons” hétérodoxes que je citais plus haut.)

Jérémy, 6 décembre 2006

Il faudra un jour que je parle des recherches faites sur le logiciel libre. Certes, les logiciels sont gratuits, mais pour beaucoup de développeurs desdits logiciels, le temps passé sur eux se traduit en espèces sonnantes et trébuchantes en termes de meilleures opportunités d’embauche. Là encore, la culture de la gratuité à des limites…

Par ailleurs, non, je ne suis pas d’accord : la science économique n’est pas politique. Cette séparation s’est faite dans la douleur, mais elle est faite depuis près d’un demi-siècle.

Enfin, concernant Maris, on retombe dans une ornière du débat en France : le contraire d’une opinion fausse n’est pas une opinion juste, et on ne fait pas une opinion juste en juxtaposant deux opinions fausses, surtout dans un domaine où il existe des faits et des données quantifiables.

leconomiste, 6 décembre 2006

On peut probablement distinguer trois débats différents :

  1. Maris comme excellent vulgarisateur. J’ai lu et relu Guerrien pour mes amphis, j’ai lu l’Année de la régulation pour d’autres cours, et j’ai lu Les trous noirs… de Sapir pour sa première partie. Je ne peux pas raisonnablement ranger ces textes avec la bouillie insipide de Maris. Je ne vois pas une seule ligne dans son interview qui mérite le titre d’excellente vulgarisation. À l’inverse, Boyer était récemment l’invité d’une émission de France Culture, et ses interventions méritaient le marbre.
  2. La nature de la science économique. Je suis curieux de voir ce que donnerait un débat plus volumineux sur cette question.
  3. Le parti-pris pour l’économie dite du libre. Je ne suis pas sûr de comprendre comment ceci s’intègre au débat. Je ne comprends pas non plus la position qui consiste à dire que l’on peut remplacer les mécanismes fondamentaux de la propriété intellectuelle par d’autres sans contextualiser un minimum : le marché des logiciels n’est pas comparable avec celui des molécules.

Ce ne sont pas des observations très développées, je tenais juste à scinder le débat en quelques axes propres. J’ai moins de doutes sur l’axe 1 que sur l’axe 3, et moins sur l’axe 3 que sur l’axe 2.

François, 6 décembre 2006

Cette toile de Micha est superbe. Je fais souvent des petits tours sur son site et je m’emerveille regulierement. Bon choix en tout cas, celle-ci colle avec les couleurs de ton blog !

Amanda, 6 décembre 2006

Bon, je vais essayer de répondre point par point et de préciser mes remarques précédentes, même si de manière un peu succinte.

Certes, les logiciels sont gratuits, mais pour beaucoup de développeurs desdits logiciels, le temps passé sur eux se traduit en espèces sonnantes et trébuchantes en termes de meilleures opportunités d’embauche. Là encore, la culture de la gratuité à des limites…

Qui a dit que l’on pouvait analyser le fonctionnement des logiciels libres en évitant toute références à la science économique traditionnelle? Evidemment les comportements des individus, de tous les individus, même ceux du logiciel libre, peuvent être justiciable d’une analyse économique. Il y a bien des mécanismes économiques dans ces phénomènes explicables par des analyses économiques. Les développeurs du logiciel libre peuvent avoir des avantages économiques indirects, comme vous le mentionnez, ils doivent manger, ils gagnent de l’argent à un moment ou un autre, et caetera, et caetera. Pour autant, la question fondamentale demeure : peut-on expliquer tous les phénomènes économiques avec les seuls outils de la science économique? Pour moi, les phénomènes économiques ont des bases sociales, et sont justiciables d’une analyse sociologique, politique, aussi bien que d’une analyse économique. Tous les phénomènes économiques et sociaux ne peuvent pas être explicables uniquement en termes de rationalité économique. Autrement, cela reviendrait à dire que les développeurs du logiciel libre par exemple ne se sont lancés dans cette entreprise que parce qu’ils en espéraient des retombées économiques. On impute une causalité économique à des phénomènes qui peuvent avoir de nombreuses autres causalités. De même pour la recherche en général : les chercheurs sont-ils justiciables d’une analyse économique? Oui, bien sûr, il y a une concurrence entre chercheurs, entre labos, entre revues, il y a un marché de la recherche. Pour autant, le chercheur n’est-il qu’un homo oeconomicus qui cherche à maximiser son utilité et ses revenus ? Peut-on expliquer les découvertes scientifiques par le besoin de maximiser une telle utilité ? Personnellement je pense que ce serait un sujet de recherche intéressant pour les économistes, mais je pose comme hypothèse que la recherche pour la recherche, pour la compréhension des phénomènes plus que pour la maximisation consciente de l’utilité du chercheur (qui peut se mesurer en terme de réputation, de revenus, etc) peut être une source centrale des découvertes scientifiques. C’est dire ici qu’il y a des déterminismes sociaux et culturels à la découverte scientifique. On peut certes économiciser les motivations des individus pour les besoins de l’analyse économique, mais ce faisant on occulte une partie des motivations des individus, sans compter que la propension à mesurer de manière économique son utilité peut être justiciable d’une analyse sociologique.

En un mot, la science économique peut tout expliquer, au sens où elle peut mettre en oeuvre ses méthodes d’analyse et ses concepts sur tous les objets possibles, mais elle ne peut pas tout expliquer au sens où elle rendrait compte de la totalité des explications possibles pour un phénomène donné.

Sur la nature politique de la science économique : si l’on considère que la création et la répartition des richesses matérielles constituent les objets d’analyse de la science économique, l’on comprendra alors pourquoi cette science est, selon les mots de Jacques Généreux, par nature politique : la rareté, que la plupart d’entre nous considèrent comme le phénomène fondateur du problème économique, se trouve être aussi fondateur du problème politique. D’autre part, comme tout autre individu, les économistes ne sont jamais indépendants politiquement – même s’ils ne sont pas tenus pour responsables des conséquences des actions du gouvernement –, car l’on ne peut être indépendant de ses propres choix politiques, de ses appartenances institutionnelles et de sa vision du monde. Comme l’écrit Max Weber, Il n’existe absolument pas d’analyse scientifique objective de la vie culturelle ou des manifestations sociales, qui serait indépendante de points de vue spéciaux et unilatéraux, grâce auxquels ces manifestations se laissent explicitement ou implicitement sélectionner pour devenir l’objet de recherche , car, pour le sociologue et économiste, on ne peut faire disparaître la croyance, vivante en chacun de nous sous une forme ou une autre, en la validité supra-empirique d’idées de valeur ultimes et suprêmes auxquelles nous ancrons le sens de notre existence. Dans un ouvrage récent, Pierre Favre rappelle ce nécessaire ancrage d’un point de vue théorique sur le monde des valeurs, ce que Habermas appelle les métathéories, Gérard Holton les themata , et Thomas Kuhn la partie métaphysique des paradigmes : tout homme de science se situe, dans son travail scientifique, à deux niveaux. Le niveau le plus visible, seul revendiqué comme scientifique, est celui du débat fondé exclusivement sur la vérification ou la réfutation des énoncés formulés selon des règles établies de la démonstration. Mais il existe à l’arrière plan de ce niveau explicite un autre niveau, la plupart du temps non dit, voire caché, celui de conceptions plus générales qui débordent la démarche scientifique. Ces valeurs sont des conceptions premières profondément enracinées relativement immuables qui peuvent amener le chercheur à privilégier certains objets de recherche et à le détourner d’autres, elles l’orientent vers une théorie explicative plutôt que vers une autre, elles lui font adopter certains modes de démonstration plutôt que d’autres. Elles sont ainsi un cadre de pensée le plus souvent soustrait à toute évaluation et à tout examen rationnel, ni vérifiables ni réfutables.

Bon, désolé, je voulais faire court… ;)

Jérémy, 6 décembre 2006

Je me contente juste d’ajouter que ce blog a déjà parlé de l’ouvrage en question, à plusieurs reprises, et que c’est une lecture plus que recommandée à mon sens.

Ne ratez pas l’article récapitulatif chez Éconoclaste, qui relance le débat !

François, 6 décembre 2006

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