Les petites choses utiles du mardi, vol. 35
Exceptionnellement longues et développées, les petites choses utiles du mardi :
Academia
- Le décortiquage de la chronique d’Éric Le Boucher par Olivier Bouba-Olga et Éconoclaste est une énième démonstration de la qualité exceptionnelle de la blogosphère économique française.
- Un autre exemple ? Comparez la qualité des obituaries dédiés à Milton Friedman dans le Financial Times, chez Jules et Seb de What’s Next?, chez Éconoclaste, par Thomas Piketty dans Libération, par Bernard Salanié chez Becker & Posner et dans le New York Times.
- La dernière chose que je pensais voir dans une bibliothèque universitaire : une séance d’électrochocs.
- Le Mensuel de l’Université a un site Internet presque parfait (il ne manque que le RSS) et un article intéressant sur la nature de l’actualité politique.
- La présentation du problème par Michèle Tribalat n’est pas très structurée mais l’essentiel y est :
C’est une vieille histoire mais qui mérite d’être ressortie parce que la campagne présidentielle ne va pas manquer de parler des flux d’immigration sans avoir la moindre idée de la solidité des données sur la question.
- Nouvelle revue : Pratique et Organisation des Soins, ex-Revue médicale de l’Assurance Maladie. Le changement de ligne éditoriale s’explique par une volonté d’inclure
toutes les disciplines impliquées dans la connaissance et l’amélioration du système de soins
. C’est intéressant parce que cette revue rejoint désormais des publications comme la Revue française des affaires sociales (RFAS) ou Politiques et management public, qui organisent le transfert de connaissances entre les décideurs publics et l’Université (leur style de publication est moins hermétique que la moyenne académique, ce qui a un effet sur la diversité du lectorat). - Nouvelle revue : Imago. Le concept est très intéressant, proche des graduate journals que j’ai toujours souhaité voir apparaître en France, et en plus celui-ci vient de Grenoble, où j’ai fait mes études. Que demander de plus ? Peut-être une ligne d’édition moins conservatrice (et un site sans
frame) :
Imago n’est pas un portail Internet de publication, mais bel et bien une revue “papier” distribuée sur Grenoble et alentours. Cette exigence de format
non numérique
fait partie de l’essence même du projet, qui soutient par là même la presse traditionnelle en déclin.Le premier numéro d’Imago, qui devrait sortir fin décembre 2006, sera gratuit et diffusé à 1000 exemplaires, pour contribuer à faire prendre conscience de son existence.
Les numéros suivants seront eux payants. Le prix, pas encore défini précisément, sera de l’ordre de quelques euros. En effet, Imago se refuse de faire appel à la publicité et ne vit que de subventions et du travail bénévole de son comité de rédaction. Les fonds perçus serviront donc à couvrir les frais d’édition et les frais de fonctionnement de l’association (comm’, manifestations éventuelles, etc.).
Dommage, c’était bien parti. L’immense majorité des graduate journals est distribuée gratuitement en ligne parce que l’objectif premier est la diffusion des connaissances, pas la sauvegarde du métier d’infographiste ou de l’abattage de jeunes arbres innocents. Plus sérieusement, il y a un hiatus entre les objectifs et le mode d’édition, qui me rappelle plus les fanzines associatifs que la revue académique.
Politique
- Éric Dupin pense que la popularité de Ségolène Royal chutera lorsque se produira le
tournant programmatique
, c’est-à-dire la fin des postures (exemple idéal-typique : les propositions dedémocratie directe
) et le début d’une vraie campagne de fond.La victoire de Jacques Chirac en 1995 était pourtant bâtie sur le mécanisme inverse : la posture
fracture sociale
l’a emporté jusqu’au bout, y compris chez les jeunes, qui ont mangé des pommes comme le reste de la population.De plus, l’appareil programmatique est habituellement (fonctionnellement) le parti, pas le candidat, qui ne peut pas inventer un programme politique au fur et à mesure de la campagne au risque de passer pour superficiel, ou démagogique, ou populiste, ou une combinaison des trois.
- Deux articles achèvent de montrer comment les blogs interagissent avec les médias mainstream : Le Monde réalise une revue de blogs autour des candidatures UMP, et cite le blog de Lionel Jospin pour authentifier son soutien à Ségolène Royal.
Dans le premier cas comme dans le second, les blogs constituent des sources primaires. Le schéma classique est inversé : ce ne sont pas les blogs qui reprennent et commentent un grand journal mais l’inverse. À mon avis, ce type d’interaction va se solidifier pendant la campagne de 2007, et sera facilité par certains passeurs comme Versac et sa république des blogs.
- La politique étrangère américaine travaille son administration de la preuve et enrichit sa vidéothèque (via le toujours aussi excellent blog
Soit… Le Tonnerre Aussi
). - Je retiens rarement ce que je lis à l’écran sans l’imprimer et passer du fluo dessus, mais cette
note d’un économiste
m’avait marqué parce que elle est d’une vérité et d’une simplicité insolentes :
… l’État gaspille, le privé gère bien. Évidemment, cette induction est fausse. En effet, l’information sur la mauvaise gestion publique est beaucoup plus facile à obtenir que celle sur la mauvaise gestion privé.
D’une part, nous sommes tous concernés par de nombreuses dépenses publiques. Nous sommes donc plus souvent à même de repérer celles qui ne fonctionnent pas. D’autre part, un fonctionnaire qui dénonce publiquement une dépense inutile est considéré comme un bon citoyen. Un salarié qui fait de même à propos de son entreprise peut être licencié pour faute professionnelle. Du coup, on entend beaucoup moins parler de l’incurie budgétaire dans le secteur privé, puisque celui-ci a un intérêt direct à ne pas laisser s’ébruiter ce type d’information. […]
Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas mettre en place des mécanismes de contrôle de la dépense publique inefficace. Mais il est doublement faux de dire que l’Etat gaspille beaucoup (c’est un effet d’optique lié à l’ampleur de son budget total), et de suggérer que l’herbe est plus verte dans les prairies privées.
Preuve par l’exemple : l’ANPE est plus efficace que les prestataires privés avec laquelle elle est entrée en concurrence. Ce n’est pas un argument pour la nationalisation du système de reclassement et d’insertion des chômeurs, c’est un argument contre la privatisation à outrance dont l’axiome de base est faux (on peut l’expliquer de plusieurs manières mais l’effet d’information est très efficace).
- Comme chaque année, un grand moment de déprime : le scrutin sénatorial sur le PLFSS 2007 (projet de loi de financement de la Sécurité sociale). Pour ceux qui reviennent tout juste d’un long périple aux confins de la civilisation, la Sécurité sociale est soumise à une loi de finances depuis 1996, en application de la réforme Juppé.
Le scrutin montre deux choses. D’une part, il reste quelques sénateurs qui s’arrogent le droit de ne pas voter le budget de la Sécu. En cherchant une justification rationnelle à cet acte d’une stupidité arrogante sans commune mesure, je me suis souvenu de la moyenne d’âge du Sénat et de l’incidence des maladies dégénératives dans la population française : il faut donc excuser les sénateurs qui auront oublié le vote, ou même qu’ils étaient sénateurs. D’autre part, et parce que les élections législatives en ont décidee ainsi, le financement actuel de la Sécurité sociale passe uniquement grâce aux voix de l’UMP : le PS et le PCF votent contre, l’UDF s’abstient (alors qu’à l’Assemblée nationale, elle vote contre).
Le dernier épisode en date de la saga PLFSS, c’est la commission mixte partaire (CMP), dont le but est généralement de lisser le texte en doublant le nombre d’articles (pourquoi faire simple…). Cette année, la CMP a brillamment rempli son rôle (de 71 articles à 147), en neutralisant le plan de pré-retraite négocié à l’amiable entre employeur et employé pour forcer le taux d’activité des seniors à rester élevé (pour un exposé des mécanismes de base qui jouent derrière cette décision, cf. l’article d’Éconoclaste et de Verel dans Le Monde). Le texte accentue également l’étatisation de la Sécu en créant un registre informatique multi-branches et en verrouillant les votes sur les accords conventionnels (sur un critère ultra-objectif de représentativité ; disclaimer : malgré le ton de la note, je n’ai aucune position à défendre, je commente en observateur à peine averti). Enfin, le Sénat a jugé bon de’autoriser le gouvernement à
mettre en place par arrêté un nouveau secteur tarifaire, dit optionnel, au sein duquel les médecins spécialistes pourront, dans le respect de certaines règles, pratiquer des dépassements d’honoraires
(rapporté par Alain Vasselle). Si l’on cherche d’autres trucs rigolos dans la loi, il y a la prolongation du médecin référent jusqu’en 2007, une réforme Jospin qui n’a jamais fonctionné (l’accord était non contraignant) mais dont le principe était intéressant (la différence avec le médecin traitant de Douste-Blazy étant justement l’impossibilité de dépassement d’honoraires). - Le CERC dresse un portrait non surprenant de la France des années 1993-2005, où la
fracture sociale
s’est considérablement élargie dans le mépris total de son principal promoteur. - C’est quand même un peu tôt pour commencer les campagnes législatives, non ? Un groupe de députés UMP n’a pas pu se retenir :
PROPOSITION DE LOI
Article unique
L’article L. 3511-7 du code de la santé publique est complété par un alinéa ainsi rédigé :
« Par dérogation aux dispositions qui précèdent, l’interdiction de fumer ne s’applique pas dans les cafés, bars, restaurants et discothèques arborant un signe distinctif comportant la mention “fumeurs”. »
Tech
- MIT engineers bring the drawing board back in.
- Tristan Nitot a donné une longue interview peu digeste au Monde, dans laquelle il suggère que Quaero (
un portail européen
) a tenté de soudoyer Firefox pour occuper sa page d’accueil. - John Hicks managed to make Bloglines look almost good.
Miscellaneous
- Michel Volle sur l’enseignement :
J’ai toujours admiré ceux qui parviennent à faire comme s’ils comprenaient l’incompréhensible. En seconde nous n’avions pas encore étudié le calcul différentiel, or il faut le connaître pour comprendre la mécanique newtonienne. A l’X [Polytechnique] le cours de mécanique quantique supposait, en calcul des probabilités, des connaissances que nous n’avions pas. Ces deux cours étaient donc en toute rigueur incompréhensibles, cela n’a pas empêché certains de nos camarades de les
comprendre
. Ils avaient sans doute un esprit docile et une bonne mémoire.À l’époque où j’essayais laborieusement de comprendre mes cours de mathématiques avant de passer mon baccalauréat scientifique, j’avais formulé un raisonnement intérieur analogue. À l’époque, je pensais que c’était surtout une manière facile de me dédouaner, parce qu’il est sécurisant de connaître une manière d’expliquer ses propres incompréhensions.
Avec le temps je me suis rendu compte que, dans mon entourage proche, une seule personne avait réellement saisi quelque chose des enseignements de cette période, et qu’il avait achevé de les comprendre pendant ses classes préparatoires, quand les enseignants expliquent les mécanismes fondamentaux tenus pour acquis au lycée.
michele+tribalat, milton+friedman, cerc, plfss, sécurité+sociale, michel+volle