Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Comment pense l’institution culturelle

23 avril 2008 · Musique

Christophe Sabot, chef magasinier au rayon “Musique” du groupe Lagardère, a cette intéressante remarque vis-à-vis d’Apple et de Steve Jobs, découpée en paragraphes d’une phrase pour simplifier la lecture :

[Les artistes] aujourd’hui (…) sont complètement déboussolés, complètement angoissés par tout ce qui se passe, dépassés par la technologie, trahis par le disque, trahis par Apple, trahis par le téléphone, trahis par tous, parce qu’ils ne sont juste aujourd’hui qu’une vulgaire marchandise.

Parce que s’il n’y a pas la musique, il n’y a pas Apple aujourd’hui, et je pense que Steve Jobs, la musique, ça ne l’intéresse pas, il a un jean[s], il a des baskets, il a un t-shirt, mais c’est quand même le plus gros fossoyeur de la musique du vingt-et-unième siècle.

La technologie propriétaire iTunes et tout le reste, en disant “je vous donne accès à la musique”, en fait “je vous la tue derrière”, parce que fondamentalement, moi ce que je retiens de Steve Jobs, c’est que c’est juste le fossoyeur de la musique du vingt-et-unième siècle.

Et on peut véhiculer toutes les idées, tout ce qu’on veut autour d’Apple, personnellement moi ça m’a mené à détester ce mec-là.

[Point de montage supposé.]

Mais parce qu’aujourd’hui 90% de la musique qui est sur un iPod, c’est de la musique qui est piratée, et qu’aujourd’hui, si vous ne passez pas par Apple, qui est une vraie dictature, en technologies propriétaires, vous ne passez nulle part ; et qu’il y a un mode, je dirais, sous un esprit libertaire, [que] je trouve relativement coercitif.

Mais bon, le marketing est content, tout le monde est content, et tout le monde rêve d’avoir un iPhone, c’est pas grave. On connaît tous les défauts de l’iPhone, mais tout le monde veut un iPhone, peu importe.

Il y a quelques données à évacuer, principalement les remarques finales sur la fiabilité technique de l’iPhone, qui sont périphériques au sujet, et la part affective des propos, qui sont très personnalisés et qui transpirent un certain ressenti, pour faire une litote (j’ai un instant pensé à Alain Badiou et Nicolas Sarkozy). Une petite interrogation, également, sur la publicité du propos, qui n’est pas évidente puisqu’il est placé en aparté à un entretien plus policé. Enfin, j’ai inséré un point de montage supposé, parce que j’ai eu l’impression que l’interviewé répondait à une question explicative de type Pourquoi pensez-vous cela ? par la suite.

Une fois qu’on a le texte de la sortie bien en main, que lit-on ? Je ne le sais pas très bien moi-même, et je compte sur vos explications en commentaire. Personnellement, je pense qu’il y a de la part de Christophe Sabot une insatisfaction vis-à-vis du fait qu’Apple n’autorise pas la lecture de formats propriétaires autres que le sien sur son produit-phare et hégémonique, l’iPod. En outre, je pense que Christophe Sabot souhaiterait pouvoir diffuser des fichiers Windows Media Audio sur la plate-forme technologique Apple, incontournable à l’heure actuelle. Son propos est donc un plaidoyer pour la concurrence entre formats propriétaires (un type classique d’intéropérabilité fermée), doublé d’une observation : c’est le manque de concurrence entre formats et plate-formes propriétaires qui explique l’ampleur des échanges illégaux.

Je trouve la remarque intéressante parce qu’elle illustre le fait que, pour Christophe Sabot et donc pour son groupe, les formats propriétaires restent une base saine pour l’organisation du commerce des biens culturels, la seule ombre au tableau semblant être l’abus de position dominante par une firme (extra-européenne qui plus est). Cela fait pourtant deux ans que le Digital Rights Management s’éteint, certes sans perte ni fracas, mais inéluctablement. Le marché y survit plutôt bien, voire très bien si l’on tient compte de l’avis des journalistes spécialisés. Il n’y a peut-être qu’en France où l’on nourrit encore l’idée qu’une technologie qui réduit significativement la marge de manœuvre du consommateur peut se légitimer au nom du droit d’auteur, et par conséquent, les pertes de tous types devraient continuer.

Je suis preneur de tout portrait psychologique plus fin de l’industrie culturelle française (et mondiale) depuis le milieu des années 1990, ce qui ne devrait pas être très compliqué à obtenir.

Référence : François, Comment pense l’institution culturelle, Boîte Noire, 23 avril 2008.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/musique/comment-pense-linstitution-culturelle/.

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