Petite mythologie du “grand” froid
L’expression grand froid
est intéressante. Roland Barthes écrit dans ses Mythologies que, faute de pouvoir encore établir les formes dialectales du mythe bourgeois, on peut toujours esquisser ses formes rhétoriques
. La sixième forme qu’identifie Barthe est la quantification de la qualité : grand → froid. En réduisant toute qualité à une quantité, le mythe fait une économie d’intelligence : il comprend le réel à meilleur marché.
(Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957, p. 224 et 228).
Le grand
froid n’existe que par son indicateur : l’indice de refroidissement éolien, produit par Météo France. C’est lui qui incitera les pouvoirs publics, le préfet en l’occurrence, à basculer en Niveau II, puis en Niveau III (plan grand froid puis froid extrême), pour éviter qu’un cadavre gelé fasse le vingt heures. La mesure en est d’autant plus singulière que les lecteurs de Patrick Declerck savent pertinemment que le clochard, malade et alcoolique, peut tomber en hypothermie à partir d’une température de 16 à 17 degrés (Le sang nouveau est arrivé, Gallimard, 2005, p. 42 à 44 en particulier) et que les mois d’été présentent une mortalité plus élevée que la période hivernale.
En 1954, une autre figure mythologique de Barthes avait lancé un appel pour essayer de rescaper quelques âmes supplémentaires. L’appel a été renouvelé en 2000, avec le concours de Martin Hirsch, des autres… En revanche, je prédis un fort succès à l’email intitulé Une vague de FROID sur la France
reçu par Fred Cavazza :

59.
Le mouvement de banalisation qui, sous les diversions chatoyantes du spectacle, domine mondialement la société moderne, la domine aussi sur chacun des points où la consommation développée des marchandises a multiplié en apparence les rôles et les objets à choisir.
Guy Debord, La société du spectacle, 1992 [1967], Gallimard Folio, p. 54
Aldous Huxley avait également prévu que la société s’orientait vers une stabilisation maximale, où le moindre déséquilibre, comme une baisse de température, serait compensé par la délivrance publique et légale d’une drogue euphorisante, le Soma (cf. le rapprochement avec le LSD – légal à ses débuts – dans Aldous Huxley, Brave New World Revisited, Flamingo, 1992 [1958], p. 104-114). Huxley s’est trompé, quoique : dans un numéro récent de Science & Vie, des neurologues préparent la réintroduction de l’ecstasy à l’hôpital.
Huxley n’avait simplement pas prévu que le Soma serait remplacé par des chandails mauves en solde, que le distributeur serait privé, et que la distribution de masse serait véhiculée par des satellites de télécommunications internationaux.
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