Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Petite mythologie du “grand” froid

27 janvier 2006 · Inclassables

L’expression grand froid est intéressante. Roland Barthes écrit dans ses Mythologies que, faute de pouvoir encore établir les formes dialectales du mythe bourgeois, on peut toujours esquisser ses formes rhétoriques. La sixième forme qu’identifie Barthe est la quantification de la qualité : grand → froid. En réduisant toute qualité à une quantité, le mythe fait une économie d’intelligence : il comprend le réel à meilleur marché. (Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957, p. 224 et 228).

Le grand froid n’existe que par son indicateur : l’indice de refroidissement éolien, produit par Météo France. C’est lui qui incitera les pouvoirs publics, le préfet en l’occurrence, à basculer en Niveau II, puis en Niveau III (plan grand froid puis froid extrême), pour éviter qu’un cadavre gelé fasse le vingt heures. La mesure en est d’autant plus singulière que les lecteurs de Patrick Declerck savent pertinemment que le clochard, malade et alcoolique, peut tomber en hypothermie à partir d’une température de 16 à 17 degrés (Le sang nouveau est arrivé, Gallimard, 2005, p. 42 à 44 en particulier) et que les mois d’été présentent une mortalité plus élevée que la période hivernale.

En 1954, une autre figure mythologique de Barthes avait lancé un appel pour essayer de rescaper quelques âmes supplémentaires. L’appel a été renouvelé en 2000, avec le concours de Martin Hirsch, des autres… En revanche, je prédis un fort succès à l’email intitulé Une vague de FROID sur la France reçu par Fred Cavazza :

La Redoute

59.

Le mouvement de banalisation qui, sous les diversions chatoyantes du spectacle, domine mondialement la société moderne, la domine aussi sur chacun des points où la consommation développée des marchandises a multiplié en apparence les rôles et les objets à choisir.

Guy Debord, La société du spectacle, 1992 [1967], Gallimard Folio, p. 54

Aldous Huxley avait également prévu que la société s’orientait vers une stabilisation maximale, où le moindre déséquilibre, comme une baisse de température, serait compensé par la délivrance publique et légale d’une drogue euphorisante, le Soma (cf. le rapprochement avec le LSD – légal à ses débuts – dans Aldous Huxley, Brave New World Revisited, Flamingo, 1992 [1958], p. 104-114). Huxley s’est trompé, quoique : dans un numéro récent de Science & Vie, des neurologues préparent la réintroduction de l’ecstasy à l’hôpital.

Huxley n’avait simplement pas prévu que le Soma serait remplacé par des chandails mauves en solde, que le distributeur serait privé, et que la distribution de masse serait véhiculée par des satellites de télécommunications internationaux.

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Référence : François, Petite mythologie du “grand” froid, Boîte Noire, 27 janvier 2006.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/inclassables/grand-froid/.

Discussion

2 commentaires :

Tu n’aimes pas faire les soldes? Tu n’aimes pas avoir chaud? Tu es bien bizarre !
Roland Barthes me donne froid dans le dos, brrrr, alors lui pour casser l’ambiance… 
On achète des pull-over et pendant ce temps là on continue d’occulter les VRAIS problèmes du monde, ah ah ah… Malheureux sommes nous les êtres superficiels qui ne saisissons pas la densité de l’univers!

glouglou, 27 janvier 2006

Huxley a commis cette erreur fort commune qui consiste à croire que la technologie fournit des solutions à des problèmes alors qu’elle sert qu’à fournir des réponses à des besoins, du moins, depuis que tout ce que pouvait facilement fabriquer dans sa cave l’homme seul a été découvert. Au fait, est-ce bien le cas, finalement ?

Dans ce cas, Sartre s’interrogerait sûrement quand à savoir s’il existerait chez une personne suffisamment talentueuse pour inventer le Soma l’envie d’inveter le Soma … plutôt qu’autre chose.

Il explique comment les victimes ­ des femmes, en immense majorité ­ peuvent combattre leur dépendance en «effectuant un profond retour sur elles, et sur leurs vrais besoins.» Evidemment, c’est plus facile d’acheter un pull. (Le shopping, un moment de vide total, Libération, 20 janvier 2006).

/X\@@/X\, 28 janvier 2006

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