Strong Programme
J’ai la chance immense de pouvoir suivre les enseignements de la Science Studies Unit, dont le cours de sociologie de la connaissance scientifique (Sociology of Scientific Knowledge, SSK) de David Bloor, et celui plus généraliste d’Ivan Crozier qui couvre les autres méthodes d’études des sciences (Science & Technology Studies, STS).
Quelques mots sur le strong programme
L’école d’Édimbourg d’étude des sciences est devenue célèbre sous le nom de strong programme, parce que le point de départ de son analyse sociologique de la connaissance scientifique s’appuie sur un relativisme très strict, dit principe de symétrie (symmetry principle). Ce principe interdit de considérer que, dans une controverse scientifique quelconque, il puisse y avoir un bord ayant raison et l’autre tort. Le strong programme considère que cette mise en perspective néglige le contexte historique des controverses scientifiques, en réfléchissant a posteriori avec des éléments de démonstration contemporains. À l’inverse, il cherche à historiciser ses cas d’étude et s’intéresse par conséquent aux controverses scientifiques en y appliquant une forme de relativisme méthodologique proche de celle de l’anthropologue (il est intéressant, à ce propos, de relire Race et histoire de Claude Lévi-Strauss, publié à l’origine dans le cadre d’un programme Unesco contre le racisme, pour comprendre les risques qu’il y a à s’abstraire de l’histoire pour comprendre ce qui semble ne pas appartenir à notre
modernité).
Jean Bricmont a rassemblé ces éléments et les critiques du strong programme dans un article pour Physics World, qui constitue par conséquent une bonne première approche du strong programme. Les plus intéressés préfèreront l’article de la Stanford Encyclopedia of Philsophy sur les Social Dimensions of Scientific Knowledge
. Enfin, pour ceux qui cherchent des repères dans la littérature classique de la philosophie des sciences, les textes fondateurs de l’approche sont les travaux magistraux de Thomas Kuhn (The Structure of Scientific Revolutions) et ceux, moins connus mais très importants pour l’approche SSK, du chimiste français Pierre Duhem.
Quelques éléments de cours
Les cours du département se divisent en lectures et en seminars. Comme la présentation d’articles pendant les séminaires est basée sur le volontariat, j’ai choisi de présenter l’expérience de la goutte d’huile de Millikan, qui cherchait à déterminer la charge de l’électron. Dans une autre séance consacrée au problème de l’observation (croit-on ce que l’on voit ou voit-oin ce que l’on croit ?), j’ai présenté une controverse entre amateurs et professionnels en astronomie autour du diamètre idéal des télescopes, à la fin de l’ère victorienne.
Mes supports et mes notes de présentation suivent. Les documents sont évidemment en anglais, et n’ont pas été particulièrement travaillés au niveau de la mise en page : l’exercice de la présentation de texte est fait pour rester assez informel afin de ne pas effrayer les étudiants un peu hésitants vis-à-vis de leur capacité à présenter des textes souvent assez difficiles (réfléchissez-y : des approches sociologiques de théories physiques…) devant la classe. C’est aussi qu’il n’y a aucun enjeu, pusiqu’aucun examen n’est délivré in vivo dans le système britannique : la notation se fonde entièrement sur des devoirs maison
. En réalisant des handouts j’ai déjà enfreint la pratique locale qui consiste à s’en tenir à une présentation orale, mais expliquer les effets d’un rayon ionisant ou décrire les anneaux de Saturne reste quand même plus simple avec quelques visual aids…
- On Millikan’s oil drop experiment
- Barnes, B., Bloor, D. and Henry, J. (1996) Scientific Knowledge: A Sociological Approach, 1996, ch. 3
Interpretation
. - Report notes and handout. Presented in STS seminar #3.
- On
amateur
vsprofessional
telescopes - Lankford, J. (1981)
Amateurs versus Professionals: The Controversy over Telescope Size in Late Victorian Science
, Isis, 72 (1), 11-28. - Report notes and handout. Presented in SSK seminar #3.
- Carcinogenic risk assessment in the US and the UK
- Gillespie, B., Eva, D. and Johnston, R. (1979)
Carcinogenic Risk Assessment in the United States and Great Britain: The Case of Aldrin/Dieldrin
, Social Studies of Science, 9 (3), 265-301. - Report notes and handout. Presented in SSK seminar #7.
Je tenais à mettre ces fragments d’information le plus rapidement en ligne : Enro a tendu une perche impossible à manquer sur le strong programme, et qu’il ne doit pas y avoir des masses d’étudiants français ayant assisté aux cours de David Bloor.
Ces cours m’affectent particulièrement parce que je suis rentré en contact avec l’étude des sciences par Bruno Latour, lui aussi relativiste, et qui affirme détenir un principe de symétrie encore plus radical que celui de David Bloor et ses collègues. Les deux camps ont développé un contentieux important à ce sujet. Ensuite, ma première formation épistémologique m’a été délivrée par les cours et l’ouvrage passionnant d’un auteur de science politique, Pierre Favre, qui se revendique du positivisme (Comprendre le monde pour le changer).
Enfin, ma formation originale en science politique m’avait déjà orienté vers certaines heuristiques de démonstration, que l’on regroupe sous le terme d’approches cognitives, mais aussi vers une branche dite socio-historique
, qui m’a beaucoup fait réfléchir sur le rôle de l’explication historique et de sa mobilisation en sciences sociales. Même si je ne me revendique pas personnellement de cette approche, quelques-uns de ses (éminents) représentants me l’ont enseignée et je pense la comprendre assez bien aujourd’hui, ce qui m’a été utile pour investir
convenablement le domaine des sciences studies version SSK
, généralement basées sur des études de cas du début du siècle.
Addendum, 11 novembre 2006 : l’émission de France Culture Sciences et Conscience
a récemment reçu Dominique Pestre pour présenter son Introduction aux Science Studies (La Découverte, 2006 ; résumé). Cette émission est une introduction accessible au sujet. L’invité a, comme moi, commencé sa découverte par le livre de Bruno Latour, La science en action. Les deux premiers auteurs cités, dans le livre et dans l’émission, sont… David Bloor, l’enseignant dont je parle dans cette note, et Harry Collins, que j’ai rencontré en conférence il y a quelques semaines.
Il faut noter, surtout, l’évocation par Dominique Pestre de la perspective d’histoire jugée bachelardienne
, ce qu’il définit comme le sens univoque que l’on donne a posteriori à la science. Lui-même, comme les autres protagonistes du strong programme, refuse évidemment cette notion, ce qui lui vaut d’être critiqué aux côtés de David Bloor et de ses collègues comme relativiste
.
Mise à jour, 19 novembre 2006 : une discussion à bâtons rompus vient de débuter dans les commentaires d’une note d’Enro sur l’affaire Sokal
. Il y a évidemment de quoi débattre âprement, comme le reste de la communuauté scientifique s’y acharne depuis des années.
Cette discussion donnera probablement lieu à de nouvelles notes explicatives au fil des lectures de chacun, et le groupe de commentateurs intéressés par ces questions sera amené à se croiser régulièrement pour en discuter plus avant.



Ah, c’est donc pour cela que tu avais prévu, sur ta page d’utilisateur Wikipédia, d’améliorer l’article sur l’expérience de Millikan !! ;-) Merci pour les liens en tous cas, on va lire ces notes avec intérêt !