Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Public Understandings of Science

25 novembre 2006 · Recherche · Études

Les études des sciences se divisent en plusieurs branches, et l’une d’entre elles est particulièrement concernée par ce que l’on appelle le Public Understanding of Science, c’est-à-dire la manière dont la connaissance scientifique est interprétée en dehors des cercles scientifiques eux-mêmes. À Édimbourg, par exemple, la Science Studies Unit (SSU, bastion du strong programme) se concentre dès le niveau Master (postgraduate) sur les interactions entre la société et les avancées scientifiques dans le domaine de la génétique.

Si l’on admet qu’il existe une pluralité de public understandings of science, il faut se pencher sur les modes d’appréhension de la connaissance scientifique qui aboutissent à des perceptions différentes. Dans l’actualité récente, deux événements ont renvoyé à deux de ces modes. Le premier concerne une étude internationale publiée par The Lancet :

Une étude britannique, publiée mercredi 1er novembre, balaie bien des mythes et des idées reçues sur les pratiques sexuelles à travers le monde : les célibataires ne sont pas plus actifs sexuellement que les couples mariés, on ne perd pas sa virginité de plus en plus jeune, et ce n’est pas dans les régions où l’on a le plus de partenaires sexuels que les MST se propagent le plus.

AFP, Une étude sur les pratiques sexuelles dans le monde bouscule les idées reçues, Le Monde, 2 novembre 2006

Ici, comme l’indique le titre de l’article, il s’agit de renverser les idées pré-construites, les préjugés, ce que les anglo-saxons appellent la conventional wisdom. Le principe scientifique qui sous-tend cette approche de la connaissance est que la réalité nous apparaît de manière déformée et qu’il faut dépasser nos jugements premiers. Gaston Bachelard a été le premier à conceptualiser clairement cette approche, que l’on retrouve par exemple chez Max Weber ou Pierre Bourdieu quand ils observent que les acteurs (sociaux) ne font pas ce qu’ils disent, que les structures de pouvoir formelles et informelles ne correspondent pas entre elles, et ainsi de suite. Ici, le Dieu trompeur des Méditations métaphysiques cartésiennes est remplacé par des agents humains en position de domination sociale.

La critique qui est adressée à cette approche est que toute connaissance n’a pas besoin d’aller contre nos intuitions ou d’être révélée. Ce dernier point menace d’ailleurs de faire passer certaines explications scientifiques pour des sortes de théorie du complot. Une autre critique émanant du positivisme est d’ordre méthodologique : si les acteurs mentent sur leurs intentions, pourquoi aller leur demander leur avis en sollicitant des entretiens ? Ces considérations avaient suscité un large débat autour de La misère du monde lors de sa parution en 1996 : la méthodologie des 300 entretiens de l’ouvrage méritait en effet un réexamen en profond.

Un exemple-type de connaissance non révélée pourrait être qu’il n’y a plus de saisons (ma p’tite dame), et que le réchauffement de l’atmosphère est en train de perturber la structure climatique fondamentale de la planète, comme le confirme le Stern Review commandé par le gouvernement britannique lorsqu’il reprend les conclusions de l’IPCC. Ce rapport ne fait que confirmer ce que l’on pressentait déjà sur l’évolution à long terme du climat terrestre et sur l’éventualité d’une catastrophe planétaire qui y serait liée. Sur ce point précis de la connaissance scientifique, il reste des zones d’ombre sur lesquelles s’acharnent les skeptical environmentalists, qui considèrent qu’une théorie qui contient des postulats aveugles (non démontrés) ou ponctuellement faux (contre-exemplifiés) ne peut pas être valide dans son ensemble. Ce raisonnement permet par exemple d’invalider la théorie darwinienne de l’évolution, ce qu’ont bien compris les partisans de l’intelligent design.

Ce qui se profile à travers ces modes d’appréhension de la connaissance scientifique, c’est l’ambiguité de la relation entre science et nature humaine. Elle ne se pose pas qu’aux récepteurs de la connaissance scientifique mais aussi à ses émetteurs. Les scientifiques eux-mêmes confrontent effectivement cette ambiguité lorsqu’ils rédigent leurs hypothèses en interrogeant leurs propres intuitions sur le monde. Lorsque la société prend connaissance de l’état de ces hypothèses, elle effectue des choix, rarement immédiatement homogènes. Ceci signifie qu’une connaissance scientifique ne sera jamais admise ipso facto si elle s’oppose à une connaissance (paradigmatique) existante. L’indifférence des gouvernements face aux conclusions du rapport Stern achève de le démontrer :

Après l’alerte lancée par l’économiste Sir Nicholas Stern, lundi 30 octobre, sur les conséquences dramatiques prévisibles du réchauffement climatique, les politiques prendront-ils à leur tour la mesure de l’ampleur des changements nécessaires pour inverser la tendance ?
Les réactions dans le monde et en France permettent d’en douter, tant chacun campe sur ses positions, à quelques jours du démarrage de la 12e conférence internationale sur le climat, qui s’ouvre, lundi 6 novembre, à Nairobi, au Kenya.

Alors que le rapport Stern évoque un impact comparable à celui des guerres mondiales ou à la crise économique de 1929, les Etats-Unis, premier pays émetteur de gaz à effet de serre (GES) au monde, se bornent à constater que le gouvernement américain a produit une foule d’analyses économiques sur la question des changements climatiques. Le rapport Stern contribue à son tour à cet effort.

Gaëlle Dupont, Climat : les Etats approuvent le rapport Stern, sans être prêts à amplifier leur action, Le Monde, 3 novembre 2006.

Au final, et même si mes exemples sont plutôt pessimistes, la science connaît différentes interprétations publiques, pour le meilleur et pour le pire. Il y a évidemment certains résultats que l’on voudrait voir approuver de manière absolue, définitive, comme l’inéluctabilité de la catastrophe planétaire qui se profile derrière le réchauffement climatique, ou encore l’efficacité du préservatif comme contraceptif et comme moyen de lutte contre les maladies sexuellement transmisibles. On peut même trouver certains exemples pourtant accessibles avec un minimum de bon sens : le bombardement intensif puis l’occupation d’une région pauvre n’a encore jamais produit les résultats escomptés.

Il faut pourtant se faire à l’idée que l’entendement humain n’accède jamais à ce type de vérité absolue, et qu’il restera toujours des fondamentalistes religieux ou des gouvernements mal avisés pour tenir certains discours et se lancer dans des initiatives perdues d’avance. Cette conclusion me permet de rajouter quelques grains de sable dans le débat récent autour du relativisme déjà cité dans une note précédente.

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Référence : François, Public Understandings of Science, Boîte Noire, 25 novembre 2006.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/etudes/public-understandings-of-science/.

Discussion

2 commentaires :

Pour les plus motivés, voici cet appel à contribution de la revue Tracés : Faut-il avoir peur du relativisme ?. Articles à rendre avant le 15 janvier 2007 :) !

Jérémy, 25 novembre 2006

Ah, Lomborg… Il en aura fallu, des démonstrations pour le faire taire, celui-là !

A mon sens, le plus important dans le Stern Report est le fait qu’il tente de mettre un point final au “Hockey Stick Debate”: savoir si oui ou non l’augmentation constatée de la température moyenne sur Terre est le fait de l’intervention humaine. C’était, à l’époque, un point central dans l’argumentation de Lomborg: personne ne pouvait prouver que cette augmentation ne rentrait pas dans le cadre de la variabilité naturelle d’un système aussi complexe que le climat mondial.

On appelle ce débat le “Hockey stick debate” car la courbe des températures moyennes du globe a la forme d’une crosse de hockey dans les 150 dernières années.

Aujourd’hui, il est (enfin) prouvé que cette augmentation sort clairement du cadre de la variabilité naturelle. L’IPCC a récemment réussi à modéliser assez clairement les effets des différents facteurs non-anthropiques (cycles de Milankovitch, circulation thermo-haline mondiale et tutti quanti) pour démontrer que le “range of variability” est bien trop réduit pour intégrer ce que l’on observe depuis 100 ans environ.

CQFD.

Amanda, 26 novembre 2006

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