Cyberspace. A consensual hallucination experienced daily
by billions of legitimate operators.

William Gibson, Neuromancer.

A life spent making mistakes is not only more honorable, but more useful than a life spent doing nothing.

George Bernard Shaw.

François/phnk

Combats d’indicateurs

27 janvier 2007 · Études

La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles est un document très utile pour voir une partie de l’activité sociologique de Pierre Bourdieu en train de se faire. Le sociologue est son équipe, réunie à la Maison des Sciences de l’Homme, parcourt une liste d’incateurs statistiques à la recherche des effets sociaux du néolibéralisme. Dans un entretien commun avec Loïc Wacquant, Pierre Carles décrit cette scène comme un bon exemple de travail à la fois scientifique et politique. Bourdieu est subversif du simple fait de ses recherches.

Pierre Bourdieu

Tous les domaines sont passés en revue lors du tour de table (indices de consommation, structure des contrats de travail…), mais l’équipe va procéder à une élimination surprenante : la santé. Un membre de l’équipe prend la parole pour dire que le système de santé s’est globalement amélioré et que cet indicateur n’est donc pas valable pour exposer les conséquences néfastes du néolibéralisme.

Cet avis est archi-faux pour au moins deux raisons. D’une part, comme le précise Bourdieu lui-même, les politiques ont un effet-retard, et certains choix de société peuvent s’inscrire dans les corps et les esprits sans se manifester dans les instruments de mesure dont on dispose avant plusieurs années, voire dizaines d’années. C’est particulièrement vrai de la santé. D’autre part, si l’équipe avait pris le temps, comme suggéré par l’un de ses plus jeunes membres, de ventiler les données par catéggorie socio-professionnelle, elle se serait aperçue qu’en France, les écarts de morta-mordibité sont stables, voire augmentent dans le temps, parfois en fonction de politiques aisément identifiables comme la hausse du prix du tabac (Robert Castel écrivait il y a quelques années Mort aux fumeurs dans Libération). Un numéro spécial du Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire préfacé par Martin Hirsch et cité dans un article d’Éric Favereau paru dans Libération, y était récemment consacré.

Or, si les ouvriers continuent de mourir beaucoup plus jeunes que les cadres, cette donnée n’a pas grand chose à voir avec le système de santé, autrement dit la qualité et l’évolution (amélioration/dégradation) du système de soins ne la fait pas varier. Cette observation est un prolongement de l’hypothèse centrale de Thomas McKeown, qui a démontré que la santé (health) n’est pas un corrélat systématique des soins (health care) disponibles à un instant donné, mais également des conditions d’hygiène et de nutrition disponibles au même instant. Il faut donc chercher l’explication ailleurs, peut-être, comme Pierre Bourdieu et ses collègues en font l’hypothèse, dans la nature même des relations économiques.

, , , ,

Référence : François, Combats d’indicateurs, Boîte Noire, 27 janvier 2007.
Accessible en ligne : http://phnk.com/blog/etudes/combats-dindicateurs/.

Discussion

8 commentaires :

C’est marrant, j’ai gardé de ce petit extrait un souvenir assez différent, mais peut-être à cause d’a priori. Le souvenir que j’en avais, c’est qu’ils se désespéraient que les indicateurs ne correspondent pas à ce qu’ils voulaient démontrer, que Bourdieu a alors l’idée maline de parler d’effet-retard, autrement dit : oui, je sais les indicateurs donnent le contraire de ce que je veux démontrer, mais plus tard ce sera vrai, vous verrez.

Et ils terminent la discussion (j’avais trouvé ça désespérant) en proposant comme indicateur la consomation de Coca Cola ou un truc comme ça, parce que pour le coup, c’était vraiment un indicateur qui correspondait à ce qu’ils voulaient démontrer… Cette scène est restée dans mon esprit la caricature de ce qu’est une sociologie complètement guidée par des objectifs politiques et prête à n’importe quoi (renoncer à un indicateur sur la santé et le remplacer par la consommation de Coca Cola ! Oui, c’était une blague, mais qu’ils aient l’idée d’une telle blague m’avait semblé cohérent avec le reste de leur analyse) pour arriver à ses fins.

Ce qui est frappant avec l’intervention de Bourdieu sur un éventuel effet retard, ce n’est pas d’ailleurs d’y penser, mais d’y penser une fois qu’il réalise qu’un indicateur ne va pas dans le bon sens. Si l’on veut envisager un effet retard, il faut se demander comment on peut l’intérgrer à l’analyse dans tous les cas et avant de connaître les résultats !

Ma lecture était peut-être mal intentionnée, je vais tenter de revoir le film, on verra bien. Avant de me faire sauter dessus de tous les côtés, je ne voue aucune haine à Bourdieu, mais en l’occurence, la séquence m’avait choqué.

clic, 27 janvier 2007

C’est justement ce qu’il y a d’intéressant dans cette séance ! Elle est très choquante parce que son épistémologie n’est pas celle à laquelle on pourrait légitimement s’attendre. Je pense même qu’on peut aller jusqu’à dire que ne pas être choqué par cette séance serait une réaction très inhabituelle pour quiconque s’intéresse aux ficelles de la démonstration scientifique. Mais comme le dit Pierre Carles dans l’entretien précité, il n’y a pas d’Eurêka en sciences sociales. La construction des théories est nécessairement un processus lent et erratique. Au fil du temps, l’équipe a sans doute pris conscience des erreurs commises, comme celle que j’ai décrite plus haut, mais il y en a (tant) d’autres, comme celle qui consiste à prendre les indicateurs isolément sans envisager d’explication séquentielle ou multicausale.

Cette séance reflète très bien, à mon sens, ce à quoi peut ressembler le début d’une recherche. Il me semble difficile d’y lire autre chose.

François, 27 janvier 2007

J’avais vu La Sociologie est un sport de combat au moment de mon bac, c’est-à-dire à la sortie du film et j’avais vraiment bien aimé ce film. Six ans, des études de sociologie et d’économie après, je suis retombé sur ce film qui n’avait cessé de me hanter pendant toute ma scolarité en perdant mon temps sur Google Video.

La séance du séminaire est effectivement une des séances les plus frappantes. Ce qui me frappe, c’est la naïveté et l’amateurisme de ce séminaire. L’amateurisme, parce qu’ils n’ont pas l’air d’être trop dans le truc. Seul Rémi Lenoir a l’air d’avoir un peu bossé son truc et d’avoir quelques références. La naïveté, parce que c’est quand même une drôle de question qu’ils sont en train de se poser : on veut voir les méfaits du néo-libéralisme. Déjà c’est une question très globale, pas du tout précise. En plus, on ne sait pas trop ce que c’est que le néo-libéralisme. C’est un ensemble plus ou moins cohérent d’idées qui ont été à la mode parmi certaines élites dirigeantes dans les années 1980 et 1990. On cherche à identifier l’effet causal de ce discours sur la vie concrète des individus, leur santé, leur hygiène, leur alcoolisme… Avant de chercher à estimer empiriquement l’impact d’une chose sur une autre, il est en général préférable d’avoir écrit un petit modèle théorique sur comment les choses peuvent avoir un impact sur les autres. Typiquement ce travail n’est pas fait ici.

Essayons d’imaginer ce qu’il aurait donné : les idées sont produites par des penseurs, des philosophes. En l’occurence, on peut imaginer ici qu’il y a des gens comme Hayek, Rothbard, Milton Friedman ou encore Robert Nozick qui depuis leur facs ont produit des discours normatifs sur ce qui leur semblait juste. Appelons l’ensemble de ces écrits néo-libéralisme. Quel est l’impact de ces écrits sur la vie des ouvriers français à la fin des années 90 ? L’impact est forcément lointain. Il faut imaginer tout le chemin qu’ont parcouru les idées entre temps. Elles ont dûes être reçues par l’opinion publique, adoptée par un certain nombre de personnes, que ces personnes soient accédées au pouvoir, qu’elles aient pu imposer leurs vues à l’ensemble de la société… Mais à chacune de ces étapes, il est difficile de voir un lien causal. Si les idées néo-libérales ont été reçues, c’est qu’il y avait un ensemble de raison qui ont fait que ces idées paraissaient pertinentes. Qui agit sur qui ici ?

Bon , je n’arrive pas trop à m’en sortir. Mon message, c’est juste de dire que le néolibéralisme, c’est pas une cause au sens propre du terme. C’est en même temps un phénomène et une cause. Pour le dire dans un jargon d’économiste : on ne peut pas soutenir l’hypothèse que le néo-libéralisme soit exogène et par conséquent, on ne peut pas identifier (à moins de mettre en œuvre une stratégie particulière en trouvant des instruments pertinents) d’impact causal mais tout au plus des corrélations entre le néo-libéralisme et l’état de santé des individus. On peut très bien imaginer qu’il y a une variable cachée derrière tout ça qui explique à la fois l’émergence du néo-libéralisme et la dégradation des conditions de vie des travailleurs.

Enfin, on peut se demander à quoi ça sert et quel sens ça a de vouloir identifier l’impact causal de quelque chose sur lequel on ne peut pas agir, le néo-libéralisme, sur autre chose. Avant de se poser des questions scientifiques, il faut à mon avis faire la distinction entre les déterminations internes qui relèvent des agents eux-mêmes et sur lesquelles les décideurs publics ne peuvent pas agir et les déterminations externes, qui sont justement les variables de contrôle du décideur public et dont il importe au plus haut point d’identifier l’impact sur différents outputs.

PAC, 27 janvier 2007

Moi je crois que ce qui m’a marqué dans ce film, c’est le côté enfonçage de portes ouvertes des paroles de Bourdieu…

Je n’ai jamais fait de sociologie de ma vie mais il me semble que rien de ce qui n’est dit dans ce documentaire est particulièrement transcendant. Peut-être me trompe-je, ou ai-je mal compris son propos.

Toujours est-il que Bourdieu ne finit pas une seule de ses phrases, parle par métaphores, reste très vague sur ce qu’il veut expliquer et, au final, ne dit pas grand chose.

J’ai beau savoir que la sociologie est une science, que c’est compliqué et tout et tout… en tant que totale néophyte, ce documentaire ne m’a pas beaucoup aidé ni à comprendre what the big deal is about.

Décevant, quoi.

Amanda, 29 janvier 2007

Au secours, on va encore m’accuser de vouloir du mal à Bourdieu (alors que Les règles de l’art et Raisons pratiques sont dans mes étagères de travail) !

Je me sens obligé de rédiger un petit paragraphe pour modifier un petit peu le ton général des commentaires, pas pour dire qu’ils ont tort, mais pour équilibrer un peu la balance.

Personnellement, j’ai trouvé le documentaire de Pierre Carles très instructif à plusieurs égards, mais ce qui m’a le plus intéressé, c’est la relation de Bourdieu aux données quantitatives. En plus de ce qui a été dit plus haut sur les indicateurs, on aperçoit un exemplaire de Population, la revue de l’INED, sur son bureau ; parlant de la domination masculine, il rappelle la nécessité du raisonnement et du discours probabilistes (les hommes ont plus de chance de…).

Je crois que cet enchevêtrement méthodologique est en train de se perdre, je ne vois pas/plus les chercheurs qualitatifs lire les grands indicateurs statistiques sur les populations qu’ils étudient. C’est une généralisation très hâtive, mais je crois qu’elle contient du vrai.

François, 29 janvier 2007

Pour répondre à Amanda, je crois qu’il faut bien dire que la sociologie a souvent un côté un peu décevant. Très souvent, les corrélations que nous trouvons dans les stats correspondent souvent à des intuitions du sens commun. Cependant, le sens commun a souvent des intuitions ou des croyances contradictoires. Même si on n’a pas l’impression d’inventer le fil à couper le beurre, il est toujours important de retrouver des résultats dans les stats et de disposer de mesures objectives au sens où l’on sait comment elles ont été obtenues et d’où elles viennent.

D’autre part, Bourdieu est un peu victime de son propre succès de sorte qu’on a toujours l’impression d’avoir déjà entendu ce qu’il dit.

Pour répondre à François, je suis tout à fait d’accord pour dire que, si Bourdieu n’était pas clair sur les relations de causalité, il avait au moins le mérite de faire des stats. Je suis moi aussi un peu flippé par la multiplication des travaux quali qui sont forcément cantonnés à de très petits terrains et incapables de porter un discours un peu général sur la société.

Moi aussi, j’ai beaucoup aimé le film de Pierre Carles. Ce qui est bien, c’est qu’on y voit bien la vie du chercheur, ses opinions, ses envies de recherche, ses engagements politiques, sa manière de poser des questions…

PAC, 29 janvier 2007

Des noms, des noms ! Le peuple ne peut pas se satisfaire de ces accusations vagues. La plupart des qualitativistes que je fréquente connaissent les stats afférantes à leur champ de recherche. Bref, je ne crois pas que la sociologie dégénère de ce point de vue, au contraire.

clic, 29 janvier 2007

Je n’ai pas envie de tomber dans un débat stérile entre quantitativiste et non quantitativiste. Ce que je voulais simplement dire, c’est que dans l’approche de Pierre Bourdieu et dans son utilisation des stats, il y avait une ambition de parler de la société dans son ensemble et de donner une portée générale à son propos. Je n’ai rien contre la socio qualitative, au contraire, mais la difficulté, c’est qu’il faut réussir à trouver des sujets qui aient une portée un tant soit peu générale. Sans vouloir blesser personne, je ne crois pas qu’il soit essentiel de faire la sociologie de toute l’étendue du réel, des pompes funèbres aux sex toys en passant par les viticulteurs… Enfin bon, je m’embarque dans des considérations qui sont beaucoup trop générales pour être intéressantes. Tu travailles sur quoi au juste ? ça ne transparaît pas sur ton blog.

PAC, 29 janvier 2007

Laisser un commentaire :