Combats d’indicateurs
La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles est un document très utile pour voir une partie de l’activité sociologique de Pierre Bourdieu en train de se faire
. Le sociologue est son équipe, réunie à la Maison des Sciences de l’Homme, parcourt une liste d’incateurs statistiques à la recherche des effets sociaux du néolibéralisme. Dans un entretien commun avec Loïc Wacquant, Pierre Carles décrit cette scène comme un bon exemple de travail à la fois scientifique et politique. Bourdieu est subversif du simple fait de ses recherches
.

Tous les domaines sont passés en revue lors du tour de table (indices de consommation, structure des contrats de travail…), mais l’équipe va procéder à une élimination surprenante : la santé. Un membre de l’équipe prend la parole pour dire que le système de santé s’est globalement amélioré et que cet indicateur
n’est donc pas valable pour exposer les conséquences néfastes du néolibéralisme.
Cet avis est archi-faux pour au moins deux raisons. D’une part, comme le précise Bourdieu lui-même, les politiques ont un effet-retard, et certains choix de société peuvent s’inscrire dans les corps et les esprits sans se manifester dans les instruments de mesure dont on dispose avant plusieurs années, voire dizaines d’années. C’est particulièrement vrai de la santé. D’autre part, si l’équipe avait pris le temps, comme suggéré par l’un de ses plus jeunes membres, de ventiler les données par catéggorie socio-professionnelle, elle se serait aperçue qu’en France, les écarts de morta-mordibité sont stables, voire augmentent dans le temps, parfois en fonction de politiques aisément identifiables comme la hausse du prix du tabac (Robert Castel écrivait il y a quelques années Mort aux fumeurs
dans Libération). Un numéro spécial du Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire préfacé par Martin Hirsch et cité dans un article d’Éric Favereau paru dans Libération, y était récemment consacré.
Or, si les ouvriers continuent de mourir beaucoup plus jeunes que les cadres, cette donnée n’a pas grand chose à voir avec le système de santé, autrement dit la qualité et l’évolution (amélioration/dégradation) du système de soins ne la fait pas varier. Cette observation est un prolongement de l’hypothèse centrale de Thomas McKeown, qui a démontré que la santé (health) n’est pas un corrélat systématique des soins (health care) disponibles à un instant donné, mais également des conditions d’hygiène et de nutrition disponibles au même instant. Il faut donc chercher l’explication ailleurs, peut-être, comme Pierre Bourdieu et ses collègues en font l’hypothèse, dans la nature même des relations économiques.
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